Spécificités des cancers colorectaux chez les personnes très âgées dans l’Hérault, étude à partir d’un registre de population : incidence, stade, prise en charge thérapeutique et survie, tendances chronologiques de 1988 à 2022
// Specific characteristics of colorectal cancer in the oldest old population in Hérault, study based on a population registry: Incidence, stage, treatment and survival, temporal trends from 1988 to 2022
Résumé
Introduction –
Le cancer colorectal (CCR) est le deuxième cancer le plus fréquent chez les personnes âgées de 75 ans et plus, mais les données épidémiologiques restent limitées chez les personnes très âgées.
Objectif –
Analyser les tendances chronologiques de l’incidence, du statut métastatique au diagnostic, des primo-traitements et de la survie nette du CCR chez les personnes très âgées en Hérault.
Méthodes –
Les nouveaux cas de CCR diagnostiqués entre 1988 et 2022 chez les 75 ans et plus ont été extraits du Registre des tumeurs de l’Hérault. Les tendances chronologiques ont été analysées par régression « joinpoint » selon les classes d’âge (75-79, 80-84, 85-89, ≥90).
Résultats –
Sur 1988-2022, 9 162 personnes de plus de 75 ans ont été incluses. L’incidence du cancer du côlon augmentait chez les ≥75 ans (variations annuelles moyennes en pourcentage (VAM) : +1,4%), particulièrement chez les ≥90 ans (VAM : +4,1%). Celle du rectum était globalement stable (VAM : -0,3%), sauf pour les ≥90 ans (VAM : +4,0%). La proportion de statuts métastatiques inconnus diminuait avec le temps, avec une augmentation concomitante des métastases à distance, pour le côlon chez les 85-89 ans (1996-2022 : 10,0%-28,4%). L’absence de traitement actif augmentait avec le temps pour les plus de 85 ans. La chirurgie du côlon diminuait avec l’âge et le temps entre 2001 et 2022 (75-79 ans : 88,4%-74,8% contre 85-89 : 86,5%-65,7%). La survie nette à 3 ans diminuait avec l’âge (75-79 ans : 66,9% contre ≥90 : 44%), sans amélioration temporelle significative.
Conclusion –
Le poids du cancer colorectal chez les personnes très âgées est de plus en plus lourd au cours du temps, soulignant l’importance de renforcer la surveillance épidémiologique.
Abstract
Introduction –
Colorectal cancer (CRC) is the second most common cancer in people aged 75 and over, but epidemiological data remain limited in the very elderly.
Objective –
To analyse temporal trends in CRC incidence rates, metastatic status at diagnosis, primary treatment distribution and net survival in the oldest old in Hérault.
Methods –
All new invasive CRC diagnosed in individuals aged ≥75 years and recorded in the Hérault cancer registry from 1988 to 2022 were included. Temporal trends were analysed using Joinpoint regression models according to age groups (75-79, 80-84, 85-89, ≥90).
Results –
From 1988 to 2022, 9,162 people over the age of 75 were included. The incidence of colon cancer increased among people aged ≥75 (VAM: +1.4%), particularly among those aged ≥90 (VAM: +4.1%). The incidence of rectal cancer was stable overall (VAM: -0.3%), except for those aged ≥90 (VAM: +4.0%). The proportion of unknown metastatic status decreased over time, with a concomitant increase in distant metastases for colon cancer in those aged 85-89 (1996-2022: 10.0%-28.4%). The absence of active treatment increased over time for those aged 85 and over. Colon surgery decreased with age and time between 2001 and 2022 (75-79: 88.4%-74.8% versus 85-89: 86.5%-65.7%). Net survival (CRC) at 3 years decreased with age (75-79: 66.9% versus ≥90: 44%), with no significant improvement over time.
Conclusion –
The burden of colorectal cancer in the oldest old is increasing over time, highlighting the importance of strengthening epidemiological surveillance.
Introduction
La population française est vieillissante, or l’incidence des cancers augmente avec l’âge. Désormais, plus de la moitié des cas est diagnostiquée après 75 ans. Le cancer colorectal (CCR) est le deuxième cancer en termes d’incidence chez les personnes âgées de plus de 80 ans 1,2.
Le programme de dépistage du CCR en France concerne les personnes de 50 à 74 ans. Son efficacité est prouvée : diminution de la mortalité et stades moins élevés au diagnostic 3. La décision de poursuivre la surveillance chez les personnes de plus de 75 ans est complexe. Les recommandations à ce sujet varient d’un pays à l’autre, mettant en évidence l’importance de l’évaluation gériatrique avant toute décision de dépistage 4,5. En France, une réflexion est en cours pour étendre le dépistage à certaines personnes âgées de 75-79 ans 5.
Les progrès en matière de diagnostic, de traitements médicamenteux (immunothérapie notamment 6), et de techniques chirurgicales ont prouvé leur efficacité sur les résultats oncologiques et la survie pour les CCR 7,8. Par ailleurs, plusieurs études ont montré une augmentation de la survie relative et globale des patients atteints de CCR au cours des dernières décennies, pour toutes les classes d’âge même si elle est moindre pour les plus de 75 ans 9.
L’objectif de cette étude est d’analyser les spécificités des cancers colorectaux chez les personnes très âgées en se concentrant sur l’incidence, le statut métastatique au diagnostic, les primo-traitements, la survie et leurs évolutions au cours du temps entre 1988 et 2022 dans le département de l’Hérault.
Matériel et méthodes
Données
Tous les nouveaux cas invasifs de cancers colorectaux (Classification internationale des maladies, 10e révision (CIM-10) : C18, C19 et C20) diagnostiqués entre le 1er janvier 1988 et le 31 décembre 2022 chez les personnes âgées de plus de 75 ans ont été extraits de la base de données du registre des tumeurs de l’Hérault. Sont exclus de l’analyse tous les seconds CCR ainsi que les récidives.
L’âge est regroupé en 4 classes : 75-79 ans, 80-84 ans, 85-89 ans et ≥90 ans.
Le statut métastatique au diagnostic est regroupé en trois catégories : pas de métastase (M0) ; métastases à distance (M+) et statut métastatique inconnu. Les données sont disponibles de 1996 à 2022.
Les primo-traitements possibles sont, pour le cancer du côlon et du tiers supérieur du rectum (haut rectum) la chirurgie et le traitement systémique (chimiothérapie, immunothérapie) ; pour le cancer du rectum (moyen et bas rectum) : chirurgie, traitement systémique et radiothérapie. Les données sont disponibles de 2001 à 2022.
Le statut vital (date et état aux dernières nouvelles) est régulièrement mis à jour, grâce à une procédure du réseau des registres français France cancer incidence et mortalité (Francim) avec un envoi régulier de la base de données au Répertoire national d’identification des personnes physiques (RNIPP). Il est disponible pour les patients diagnostiqués de 2001 à 2021.
Les données de population proviennent de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Pour la survie nette, la mortalité attendue a été obtenue à partir des tables de mortalité stratifiées par âge, sexe, année (1975-2022) et département de résidence, fournies par l’Insee.
Analyses statistiques
Les taux annuels d’incidence brute, pour 100 000 personne-année, sont estimés par classe d’âge et par localisation (colorectal, côlon et rectum).
Les répartitions du statut métastatique au diagnostic et des primo-traitements sont présentés en pourcentage selon les classes d’âges et les localisations. Les comparaisons par classe d’âge, ont été effectuées grâce à un test du Chi2. Pour une meilleure lisibilité graphique, les répartitions sont présentées par période de 3 ans, de 1996-1998 à 2020-2022 pour le statut métastatique et de 2001-2004 à 2020-2022 pour les traitements.
La survie nette a été estimée à l’aide de l’estimateur de Pohar-Perme 10, par période de 3 ans de 2001-2003 à 2019-2021 et par classe d’âge pour les CCR. La date de point est le 30 juin 2024. Les survies nettes sont estimées à 1 an et à 3 ans, avec leurs intervalles de confiance à 95% (IC95%).
Les analyses de tendances chronologiques annuelles ont été réalisées par la méthode de régression par morceaux « joinpoint » avec estimation des points de ruptures au cours des années 11, méthode classique dans l’analyse des données temporelles issues des registres des cancers. Le modèle statistiquement le plus adapté a été présenté. Les tendances des taux bruts d’incidence et de survie nette ont été estimées par les variations annuelles en pourcentage (VA) sur les périodes et les variations annuelles moyennes en pourcentage (VAM) sur la période entière, avec leurs IC95%, en utilisant les modèles de régression log-linéaires. Pour les tendances annuelles des proportions du statut métastatique et des primo-traitements, les modèles « joinpoint » linéaires ont été utilisés.
Les p-values (p<0,05) ont été considérées comme statistiquement significatives.
Les analyses ont été réalisées à l’aide du logiciel R version 4.3.3® et du Joinpoint Regression Program version 5.3.0.0® de l’Institut national du cancer 12.
Résultats
Sur la période 1988-2022, 9 162 personnes de plus de 75 ans ont eu un diagnostic de CCR invasif dans l’Hérault, dont 7 341 (80,1%) cancers du côlon, 4 553 (49,7%) hommes et 1 005 patients âgés de plus de 90 ans (11,0%) (tableau 1).
Agrandir l'imageLe nombre de nouveaux cas de CCR chez les plus de 75 ans est passé de 129 cas en 1988 à 370 cas en 2022, soit une augmentation de +186% (VAM: +3,1; IC95%: [2,8-3,6]).
Tendances des taux bruts d’incidence par classe d’âge 1988-2022
Les tendances d’incidence pour les cancers du côlon et du rectum sont présentées dans le tableau 2.
Agrandir l'imageL’incidence des cancers colorectaux chez les plus de 75 ans, après une augmentation de 1988 à 1995 (VA: +5,1%, IC95%: [2,5;11,4]), se stabilisait jusqu’en 2022 (-0,1 [-0,6;0,3]).
L’incidence du cancer du côlon augmentait entre 1988 et 2001 (+2,0% [0,5;8,4]) pour les 75-79 ans, entre 1988-1994 (+12,7% [5,9;29,8]) pour les 80-84 ans, entre 1988‑2005 (+2,6% [1,1;20,2]) pour les 85-89 ans et entre 1988-1993 (+19,4% [3,3;88,5]) pour les ≥90 ans. Par la suite, l’incidence diminuait significativement jusqu’en 2022 pour les 75-79 ans (-1,0% [-3,3;-0,3]), se stabilisait pour les 80-84 ans, 85-89 ans et augmentait moins rapidement pour les ≥90 ans (+1,6% [-8,7;2,9]).
L’incidence du cancer du rectum restait stable sur la période totale 1988-2022 pour les plus de 75 ans (-0,3% [-0,9;0,3]) et les 85-89 ans (0,0% [-2,1;2,1]), mais diminuait pour les 75-79 ans (-0,9% [-1,8;-0,1]). Chez les 80-84 ans, l’incidence augmentait significativement entre 1988-2002 (+2,9% [0,9-11,0]) pour ensuite diminuer jusqu’en 2022 (-1,7% [-4,9;-0,5]). Pour les 90 ans et plus, l’incidence augmentait rapidement entre 1988 et 1997 (+20,7% [9,5-49,5]), puis diminuait jusqu’en 2005 (-13,7% [-41,4;-2,3]) et ré-augmentait jusqu’en 2022 (+4,9% [0,3;26,8]).
Évolution du statut métastatique au diagnostic 1996-2022
Entre 1996 et 2022, les répartitions du statut métastatique au diagnostic pour les cancers du côlon et du rectum sont présentées dans les figure 1 et figure 2.
La proportion de métastases à distance des cancers du côlon augmentait significativement pour les 75-79 ans (1996-2022 : de 9,3 à 34,0%, p=0,004), les 85-89 ans (1996-2022 : de 10,0 à 28,4%, p<0,001) et les ≥90 ans (1997-2022 : de 9,0 à 23,6%, p<0,001). Pour les 80-84 ans, elle augmentait entre 1996-2010 (de 13,2 à 34,9%, p<0,001), puis diminuait non significativement de 2010 à 2022 (de 34,9 à 28,6%, p=0,65).
La proportion de métastases à distance des cancers du rectum augmentait au cours du temps pour les 80-84 ans, les 85-89 ans et les ≥90 ans sur la période totale 1996-2022 ; (de 0,0 à 33,3%, p=0,004), (de 0,0 à 36,8%, p=0,016) et (de 0,0 à 60,0%, p=0,08) respectivement. Pour les 75-79 ans, elle était stable entre 1996 et 2022 (de 0,0 à 16,7%, p=0,99).
Les proportions de statuts métastatiques inconnus, pour le cancer du côlon et du rectum, diminuaient significativement de façon linéaire au cours du temps pour toutes les classes d’âge. Cette diminution était plus rapide pour les 85 ans et plus : pour les 85-89 ans avec cancer du côlon (1996-2022 : de 20,0 à 0%, p<0,001) et pour les 85-89 ans avec cancer du rectum (1996-2022 : de 33,3 à 0%, p=0,0016).
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Agrandir l'imagePrise en charge thérapeutique : primo-traitements 2001-2022
Entre 2001 et 2022, les répartitions des primo-traitements pour les cancers du côlon et du rectum sont présentées par tranche d’année, dans les figure 3 et figure 4 respectivement.
Pour le cancer du côlon, sur la période 2001-2022, la proportion de patients traités par chirurgie diminuait avec l’âge (75-79 ans : 85,5%, contre ≥90 ans : 58,2%, p<0,001), de même que pour le traitement systémique (36,8%, contre 2,3%, respectivement, p<0,001), tandis que l’absence de traitement actif augmentait (8,1%, contre 40,4%, respectivement, p<0,001).
La proportion de patients traités par chirurgie diminuait significativement au cours du temps pour toutes les classes d’âge : pour les 75-79 ans (2001-2022 : de 88,4 à 74,8%, p=0,004), les 80-84 ans (2001-2022 : de 80 à 78,6%, p=0,008), les 85-89 ans (2001-2022 : de 86,5 à 65,7%, p<0,001) et les ≥90 ans (2002-2022 : de 83,3% à 67,3%, p=0,026).
La proportion de patients traités par un traitement systémique était stable au cours du temps pour les 75-79 ans (2001-2022 : de 26,7 à 35,9%, p=0,86) et les ≥90 ans (2001-2022 : de 0 à 3,6%, p=0,065). Elle augmentait significativement pour les 80-84 ans (2001-2022 : de 11,1 à 34,3%, p<0,001) et les 85-89 ans (2002-2022 : de 0 à 7,5%, p=0,015).
La proportion de patients sans traitement actif était stable au cours du temps, pour les 75-79 ans (2001-2022 : de 8,1 à 13,6%, p=0,40) et les 80-84 ans (2001-2022 : de 13,3 à 8,6%, p=0,23). Elle augmentait chez les personnes plus âgées : pour les 85-89 ans (2001-2022 : de 13,5 à 32,8%, p=0,002) et les ≥90 ans (2002-2022 : de 16,6 à 32,7%, p=0,061).
Pour le cancer du rectum, sur la période 2001-2022, la chirurgie (75-79 ans : 76,0% contre ≥90 : 23,3%, p<0,001), le traitement systémique (53,2% contre 3,7%, respectivement, p<0,001) et la radiothérapie (57,3% contre 22,3%, respectivement, p<0,001) diminuaient avec l’âge, tandis que l’absence de traitement actif augmentait (7,0% contre 57,4%, respectivement, p<0,001).
Les proportions de patients traités par chirurgie et par radiothérapie ne variaient pas significativement au cours du temps, quelle que soit la classe d’âge.
La proportion de patients traités par un traitement systémique augmentait significativement au cours du temps, pour les 75-79 ans (2001-2022 : 34,8-69,4%, p<0,001), les 80-84 ans (2001-2022 : 16,7-60%, p<0,001) et les 85-89 ans (2002-2022 : 0-42,1%, p<0,001). Elle était stable pour les ≥90 (2001-2022 : 0-0%, p=0,18).
La proportion d’absence de traitement actif était stable au cours du temps, pour les 85-89 ans (2001-2022 : de 25,0 à 15,8%, p=0,36) et les ≥90 ans (2001‑2022 : de 33,3 à 80,0%, p=0,81). Pour les 75-79 ans, elle diminuait de manière non significative jusqu’en 2019 (2001-2019 : de 8,7 à 0%, p=0,18), puis augmentait non significativement jusqu’en 2022 (2020-2022 : de 10,7 à 13,9%, p=0,19). Pour les 80-84 ans, elle augmentait de manière significative jusqu’en 2015 (2001-2015 : de 8,3 à 35,3%, p=0,016), puis diminuait non significativement jusqu’en 2022 (2016-2022 : de 15,7 à 13,3%, p=0,08).
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Agrandir l'imageSurvie des patients atteints de cancer colorectal 2001-2021
Sur la période 2001-2021, 6 493 patients ayant un diagnostic de cancer colorectal invasif, âgés de plus de 75 ans ont été inclus dans l’analyse de survie dont 5 333 (82,1%) décédés, 1 059 (16,3%) censurés à la date de point (30 juin 2024) et 102 (1,6%) patients perdus de vue avant la date de point (figure 5).
Pour le cancer colorectal, sur 2001-2021, la survie nette à 1 an diminuait avec l’âge : 83,3 [81,6-85,1] pour les 75-79 ans, 74,1 [72-76,2] pour les 80-84 ans, 66,8 [64,1-69,6] pour les 85-89 ans et 57 [52,8-61,5] pour les ≥90 ans. Il en était de même pour la survie nette à 3 ans, 66,9 [64,7-69,3] pour les 75-79 ans, 58,9 [56,3-61,6] pour les 80-84 ans, 51,7 [48,3-55,2] pour les 85-89 ans et 44 [38,4-50,3] pour les ≥90 ans.
Entre 2001 et 2021, au cours du temps, il n’y avait pas de variation significative de la survie nette à 1 an quelle que soit la classe d’âge. Il en était de même pour la survie nette à 3 ans, sauf pour les 75-79 ans pour lesquels la survie nette à 3 ans augmentait significativement (p=0,019).
Agrandir l'imageDiscussion
Cette étude en population réalisée à partir des données du Registre des tumeurs de l’Hérault sur une période de 35 ans a montré les spécificités de l’évolution des cancers colorectaux chez les personnes âgées de plus de 75 ans et notamment dans les âges extrêmes (85 ans et plus).
Tendance d’incidence
Une augmentation significative de l’incidence du cancer du côlon au cours du temps chez les personnes âgées de 75 ans et plus, particulièrement marquée après 90 ans a été observée. En revanche, l’incidence du cancer du rectum est globalement stable, bien qu’une augmentation soit constatée après 90 ans et une diminution significative chez les 75-79 ans.
Ces tendances contrastent avec celles observées dans certains pays, où une diminution de l’incidence des CCR a été rapportée chez les personnes âgées : aux États-Unis et au Canada, l’incidence a baissé après 85 ans et 70 ans, respectivement, à partir de la fin des années 1990. En Allemagne, une diminution progressive a été notée entre 2003 et 2017, plus rapide à partir de 2007 chez les 70 ans et plus. Cette différence peut s’expliquer par la mise en place plus précoce des programmes de dépistage dans ces pays par rapport à la France, et par un taux de participation plus élevé 13,14,15.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’augmentation d’incidence. D’une part, le vieillissement de la population accroît le nombre de personnes âgées à risque de cancer. D’autre part, les progrès d’imagerie médicale au cours des trois dernières décennies (tomodensitométrie, IRM, TEP-scanner, coloscopie virtuelle) 16 et la généralisation des procédures mini-invasives chirurgicales favorisent un diagnostic plus précis et plus fréquent, même chez les sujets très âgés 7. Malgré ces progrès, un sous-diagnostic peut encore persister chez les 90 ans et plus, car les cliniciens évitent les procédures diagnostiques invasives chez les personnes fragiles, ayant une espérance de vie limitée ou refusant de les utiliser.
La diminution de l’incidence chez les 75-79 ans, pour le côlon (2001-2022) et le rectum (1988-2022), peut s’expliquer par l’impact du programme organisé de dépistage du CCR, initié en 2009 en France chez les 50-74 ans, même si le taux de participation demeure limité (environ 35%), loin de l’objectif cible de 45% 17. Parallèlement, le recours à la coloscopie pour la surveillance des polypes chez les 75 ans et plus, est de plus en plus fréquents. Néanmoins, les décisions de dépistage et de surveillance pour les personnes âgées restent complexes et souvent influencées par les comorbidités et l’espérance de vie. Les recommandations internationales divergent selon les pays, mais s’accordent sur la nécessité d’une décision partagée et d’une évaluation gériatrique 4,5,18. En France, une réflexion est en cours pour étendre le dépistage à certaines personnes âgées de 75-79 ans 5.
La différence d’évolution de l’incidence entre les cancers du côlon et du rectum peut s’expliquer en partie par les différences de présentation clinique chez les personnes âgées. Le cancer du rectum donne plus souvent lieu à des symptômes plus francs (rectorragie, ténesme, douleur,…), entraînant des explorations plus rapides et relativement stables au cours du temps, notamment le toucher rectal. À l’inverse, les cancers du côlon présentent des symptômes moins spécifiques (anémie, asthénie, anorexie,…) dont l’exploration a évolué au cours du temps avec un recours plus fréquent à la coloscopie ou aux examens d’imagerie 19. De plus, chez les personnes âgées, la coloscopie présente une meilleure performance diagnostic pour les lésions rectales que pour celles du côlon droit, localisation plus fréquente chez les plus de 80 ans 1.
Stades au diagnostic
Dans notre étude, le recul des statuts métastatiques inconnus au cours du temps, particulièrement chez les sujets très âgés, s’accompagne d’une augmentation des métastases à distance au diagnostic quelle que soit la classe d’âge (côlon et rectum). Cette évolution est en partie liée à l’accès plus aisé et moins invasif au bilan d’extension au cours des dernières décennies 16.
Une augmentation des métastases à distance au cours du temps est observée pour les plus de 75 ans sauf chez les 75-79 ans où une diminution est significative.
Ces résultats, diagnostic tardif et stade inconnu chez les personnes très âgées, concordent avec les données américaines 13. En revanche, en Allemagne, une diminution de l’incidence des stades III-IV a été observée de 2008 à 2017 15.
Le dépistage individuel chez les plus de 75 ans reste moins fréquent que pour le cancer du sein. D’après les recommandations un dépistage individuel après 75 ans peut être réalisé, mais n’est pas recommandé chez les 85 ans et plus 4,5, ce qui peut retarder le diagnostic.
Malgré les avancées technologiques en matière d’examens médicaux, les personnes âgées, même en présence de signes cliniques, bénéficient moins souvent de tests diagnostiques, en raison de comorbidités, d’une perte d’autonomie, d’un isolement ou d’un choix de leur part. De plus, les symptômes des personnes âgées sont souvent moins francs, ce qui peut aussi entraîner un retard au diagnostic 19.
Prise en charge thérapeutique : primo-traitements
Pour le cancer du côlon, la chirurgie diminue avec l’âge et au cours du temps, mais elle reste fréquente (>50% chez les 90 ans et plus) ; les traitements systémiques sont rarement utilisés après 85 ans, mais ils augmentent au cours du temps. Pour le cancer du rectum, la radiothérapie baisse pour les très âgés par rapport aux 75-79 ans, mais elle augmente avec le temps.
Ces résultats confirment ceux de la littérature à savoir : une diminution des thérapeutiques avec l’âge notamment pour les âges extrêmes 13,20.
Ces résultats s’expliquent, en partie, par le fait que le diagnostic des personnes âgées est souvent posé à un stade tardif, ce qui réduit les possibilités de traitement actif et favorise l’accompagnement des soins de support. La chirurgie est moins pratiquée chez les personnes âgées bien que les techniques opératoires soient devenues progressivement moins invasives au cours des dernières décennies. Cependant, elle est pratiquée pour près de 50% des personnes de plus de 90 ans. Ce qui peut s’expliquer en partie par les modalités de découverte des cancers, notamment lors de situations d’urgence comme les occlusions intestinales nécessitant une intervention immédiate. Mais aussi aux techniques chirurgicales qui sont moins invasives 21,22. Les fragilités des personnes âgées et très âgées font que les complications postopératoires sont plus fréquemment liées aux comorbidités qu’à l’acte chirurgicale en lui-même 23.
La sous-représentation des patients âgés dans la recherche sur le cancer et les essais cliniques pourrait également contribuer aux connaissances limitées concernant l’efficacité et la sécurité des nouvelles thérapies dans cette population. Les patients âgés étaient plus susceptibles de développer des complications cancéreuses, ce qui augmentait le risque de décès 24.
Les recommandations sur la prise en charge des personnes âgées ont évolué au cours des dernières décennies au niveau multidisciplinaire. Aujourd’hui, une évaluation gériatrique standardisée (EGS) est recommandée à la suite d’un diagnostic de cancer, afin de déterminer la balance bénéfice/risque, de compléter le bilan d’extension ou la mise en place d’un traitement. Pour le cancer du côlon, les recommandations sont passées d’un modèle centré sur la chirurgie vers une approche centrée patient avec l’évaluation gériatrique et les thérapies ciblées. Cela peut expliquer le moindre recours à la chirurgie au cours du temps et une tendance à l’augmentation des traitements systémiques chez les 80-89 ans 25,26. Les recommandations pour le cancer du rectum reposent de façon constante sur une stratégie thérapeutique combinant chirurgie et radiothérapie, avec traitement systémique néoadjuvant afin de préserver au maximum l’organe et la qualité de vie. Cela peut expliquer l’augmentation de la proportion de traitement systémique au cours des années chez les patients âgés de 75 à 89 ans, bien que leur utilisation diminue avec l’âge 27.
Survie
La survie nette diminue avec l’augmentation de l’âge, sans amélioration temporelle significative, malgré les progrès diagnostiques et thérapeutiques.
Un phénomène similaire a été observé aux États-Unis pour le cancer colorectal : la survie à 5 ans était d’environ 42% et stable entre 1995 et 2014 28. Aux Pays-Bas, la survie à 1 an observée chez les patients de plus de 80 ans était en légère augmentation entre 1990-1994 et 2015-2019 29.
La survie plus faible chez les patients très âgés atteints de CCR reflète en partie les nombreux défis liés au traitement du cancer dans cette population, mais aussi l’amélioration du diagnostic, car les stades au moment du diagnostic sont plus péjoratifs dans cette population.
L’absence d’amélioration de la survie au cours du temps peut être expliquée par plusieurs facteurs : l’augmentation au cours du temps des stades métastatiques en particulier chez les patients très âgés, et le recours plus limité aux traitements chirurgicaux et systémiques chez les patients les plus âgés au cours du temps, bien que conformes aux recommandations d’individualisation fondées sur l’évaluation gériatrique 8.
Limites
Cette étude présente plusieurs limites. Les données proviennent du Registre du cancer de l’Hérault, ce qui limite sa généralisation à d’autres régions ou pays, en raison des différences d’accès et d’organisation des soins. L’absence de données individuelles sur les comorbidités, l’autonomie, ou la réalisation d’une évaluation gériatrique standardisée constitue une autre limite de ce travail.
Conclusion
Cette étude met en évidence un poids croissant du cancer colorectal chez les personnes très âgées dans le département de l’Hérault, sur plus de trois décennies. L’incidence du cancer colorectal augmente pour les âges extrêmes. La proportion de stades métastatiques augmente rapidement chez les très âgés. La prise en charge chirurgicale diminue avec les années et plus rapidement chez les 85 ans et plus. Les traitements systémiques restent moins fréquents chez les patients très âgés mais ont tendance à augmenter au cours du temps. La survie diminue avec l’âge, sans amélioration au cours du temps, malgré des progrès diagnostiques et thérapeutiques.
Ces résultats soulignent l’importance de la surveillance épidémiologique et l’utilité de mettre en place des études en population intégrant les facteurs de fragilité et l’évaluation gériatrique standardisée.
Liens d’intérêt
Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêt au regard du contenu de l’article.
Références
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