Augmentation du prix du tabac : opinion et motivation à l’arrêt des fumeurs français en 2022

// Tobacco price increases: Opinion and motivation to quit among French smokers in 2022

Anne Pasquereau (anne.pasquereau@santepubliquefrance.fr), Romain Guignard, Raphaël Andler, Viêt Nguyen-Thanh
Santé publique France, Saint-Maurice
Soumis le 16.09.2025 // Date of submission: 09.16.2025
Mots-clés : Tabagisme | Prix du tabac | Opinion | Motivation à l’arrêt | Baromètre de Santé publique France
Keywords: Smoking | Tobacco price | Opinion | Motivation to quit | Santé publique France Barometer

Résumé

Contexte –

En France, les taxes sur le tabac ont augmenté à plusieurs reprises dans le cadre des plans nationaux de lutte contre le tabagisme, puis sont restées stables dans le contexte de la crise du Covid-19. L’objectif de cette étude est de rendre compte de l’évolution récente de l’opinion des Français sur l’augmentation des taxes sur le tabac, et de la motivation à l’arrêt qu’elles suscitent parmi les fumeurs.

Méthodes –

Les données proviennent d’une enquête téléphonique réalisée en 2022 par Santé publique France. L’échantillon, constitué de manière aléatoire, incluait 3 229 individus âgés de 18 à 75 ans vivant en France hexagonale, Corse comprise.

Résultats –

En 2022, près de la moitié (48,8%) des 18-75 ans estimaient que l’augmentation des taxes sur le tabac était justifiée, proportion stable par rapport à 2018. Cette proportion variait, allant de 19,4% parmi les fumeurs quotidiens, en baisse par rapport à 2018 (23,4%), à 64,0% parmi les personnes n’ayant jamais fumé (62,4% en 2018, différence non significative). Un tiers des fumeurs ont déclaré que les hausses du prix du tabac les avaient motivés à arrêter de fumer, en baisse par rapport à 2018. Un tiers des ex-fumeurs ayant arrêté depuis moins de 5 ans ont déclaré avoir été motivés par les hausses du prix du tabac. La probabilité d’être motivé à arrêter de fumer pour cette raison était plus élevée parmi les fumeurs ayant les revenus les plus faibles.

Conclusion –

La hausse du prix du tabac semble avoir un impact sur la motivation à arrêter de fumer, en particulier chez les fumeurs issus de milieux socio-économiques défavorisés. Cependant, une baisse de ces indicateurs a été observée chez les fumeurs, ce qui pourrait être lié à la moindre augmentation du prix du tabac au cours des deux dernières années observées.

Abstract

Background –

In France, tobacco taxes have been increased several times as part of national anti-smoking plans, then remained stable during the COVID-19 crisis. In this context, the objective of this study is to report on recent changes in French public opinion regarding tobacco tax increases and the motivation they generate among smokers to quit.

Methods –

The data come from a telephone survey conducted in 2022 by Santé publique France. The randomly selected sample included 3,229 individuals aged 18 to 75 living in mainland France.

Results –

In 2022, nearly half (48.8%) of 18-75-year-olds believed that tobacco tax increases were justified, a stable proportion compared to 2018. This proportion varied from 19.4% among daily smokers, down compared to 2018 (23.4%), to 64.0% among people who had never smoked (62.4% in 2018, a non-significant difference). A third of smokers said that tobacco price increases motivated them to quit smoking, down from 2018. A third of ex-smokers who had quit less than 5 years ago said they had been motivated by tobacco price increases. The likelihood of being motivated to quit smoking by tobacco price increases was higher among smokers with the lowest incomes.

Conclusion –

Tobacco price increases seem to have an impact on motivation to quit smoking, particularly among the low socio-economic status smokers. However, a decline in these indicators was observed among smokers, which could be linked to the lower tobacco price increase over the last two years observed.

Introduction

L’augmentation des taxes sur le tabac est une des mesures les plus efficaces pour réduire sa consommation 1. La convention cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) recommande sa mise en place parmi les « mesures financières et fiscales visant à réduire la demande de tabac » 2. De nombreuses études menées dans différents pays à travers le monde ont examiné l’impact des taxes et du prix du tabac sur sa consommation dès les années 1970. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a montré, à partir de ces études, qu’il existait des preuves suffisantes de l’efficacité de l’augmentation des taxes et du prix du tabac pour réduire sa consommation globale et diminuer la prévalence du tabagisme. La hausse des prix permet de prévenir l’initiation chez les jeunes et d’encourager l’arrêt ou la réduction de l’usage chez les consommateurs actuels 3. En particulier, parmi les fumeurs, le prix du tabac fait partie des principales raisons qui les motivent à arrêter de fumer 4,5.

En moyenne, une hausse des taxes sur le tabac permettant d’en augmenter le prix de 10% réduit le tabagisme de 4% dans les pays à revenus élevés 6. L’élasticité du prix du tabac, soit la variation en pourcentage de la consommation en réponse à une variation de 1% du prix, s’élève ainsi à -0,4 en moyenne. De nombreuses études menées aux États-Unis et au Royaume-Uni dans les années 1970 à 2000 montrent une élasticité entre -0,2 et -0,6 6. En Europe, elle était par exemple de -0,3 en Italie entre 1970 et 2001 7, de -0,69 en Autriche entre 1997 et 2015 8, et une étude française l’a évaluée à -0,4 en France entre 2000 et 2015 9.

En France, le deuxième programme national de lutte contre le tabac (PNLT) de 2018-2022 avait pour objectif de porter progressivement le prix du paquet de cigarettes à 10 euros 10, comme annoncé par le gouvernement dès juillet 2017. En janvier 2018, une première forte hausse a été mise en place. Le prix moyen du paquet de cigarettes de la marque la plus vendue est ainsi passé de 7,05 euros en 2017 à 7,88 euros en 2018 pour atteindre 9,95 euros en 2020 11. La période qui a suivi a été marquée par un ralentissement de cette politique de prix : la hausse observée entre 2020 et 2021 était de moindre ampleur que celle des années précédentes (10,50 euros en 2021), et les prix n’ont pas varié entre 2021 et 2022. Concernant le tabac à rouler, les prix ont augmenté dès 2017 (de 9,85 euros en 2016 à 11,47 euros en 2017) et jusqu’en 2021 (19,50 euros).

Par ailleurs, les années 2020 et 2021 ont été marquées par la pandémie de Covid-19. Les conséquences économiques et sociales de cette pandémie ont pu également accentuer le poids du prix dans le projet d’arrêter de fumer, en particulier parmi les fumeurs les plus défavorisés qui ont été les plus impactés par la crise 5,12.

Dans ce contexte, l’objectif de cette étude est de rendre compte de l’évolution récente de l’opinion de la population adulte française sur l’augmentation des taxes sur le tabac, et de la motivation à l’arrêt qu’elle a suscitée parmi les fumeurs.

Méthodes

Source

Cette étude a été réalisée à partir d’une enquête menée par Santé publique France en 2022, selon la même méthode que le Baromètre de Santé publique France 2021 13. Elle repose sur une génération aléatoire de numéros de téléphone fixe et mobile. Les participants ont été sélectionnés via un sondage aléatoire à deux degrés sur ligne fixe (sélection aléatoire d’un individu éligible par ménage) et à un degré sur ligne mobile (interrogation de la personne qui décroche). L’enquête, menée par l’institut Ipsos, s’est déroulée du 2 mars au 9 juillet 2022, auprès de 3 229 personnes âgées de 18 à 75 ans, résidant en France hexagonale et parlant le français. Le taux de participation révisé s’élève à 52%, pour un questionnaire d’une durée moyenne de 11 minutes.

Des pondérations tenant compte de la probabilité d’inclusion (au sein du ménage et en fonction de l’équipement téléphonique) et de la structure de la population ont été calculées via un calage sur marges utilisant les variables suivantes : le sexe croisé avec l’âge en tranches décennales, la taille du foyer et le niveau de diplôme, la région et la taille d’unité urbaine (population de référence : enquête emploi 2020, Insee).

Indicateurs et analyses

Opinion et motivation

Les questions sur l’augmentation des prix du tabac permettent d’investiguer deux sujets :

l’opinion de la population en 2005, 2010, 2018 et 2022 : « Il y a régulièrement des augmentations du prix du tabac. Estimez-vous qu’il soit justifié d’augmenter les taxes sur le tabac ? Tout à fait / Plutôt / Plutôt pas / Pas du tout » ;

la motivation des fumeurs ou des ex-fumeurs depuis moins de 5 ans, en 2018 et 2022 : « Les augmentations du prix du tabac vous motivent-elles ou vous ont-elles motivé à arrêter de fumer ?
Tout à fait / Plutôt / Plutôt pas / Pas du tout ». En 2022, ces questions ont été posées à 888 fumeurs (669 fumeurs quotidiens et 219 fumeurs occasionnels) et 215 ex-fumeurs depuis moins de 5 ans.

Ces indicateurs font l’objet d’une analyse descriptive puis d’une modélisation pour étudier les facteurs associés. Dans ce cadre, la modalité « Oui » regroupe « Tout à fait » et « Plutôt », et « Non » regroupe « Plutôt pas » et « Pas du tout ». Du fait des arrondis, la modalité « Oui » peut différer de 0,1 point de la somme des valeurs arrondies des réponses « Tout à fait » et « Plutôt » (idem pour la modalité « Non »). Les personnes répondant « Ne sait pas » sont exclues des analyses logistiques multivariées.

La modélisation des facteurs associés à l’opinion inclut les variables explicatives suivantes : sexe, âge en trois classes (18-34, 35-54 et 55-75 ans), diplôme (aucun diplôme ou diplôme inférieur au bac, bac ou équivalent, supérieur au bac), revenu (niveau de revenu mensuel par unité de consommation du foyer de la personne interrogée en terciles de la distribution observée dans l’échantillon), situation professionnelle (en emploi, au chômage, ou inactivité) et statut tabagique (fumeur occasionnel, fumeur quotidien,
ex-fumeur, n’ayant jamais fumé).

La modélisation des facteurs associés à la motivation parmi les fumeurs quotidiens et occasionnels inclut les variables explicatives suivantes : sexe, âge, diplôme, revenus, et nombre de cigarettes fumées par jour (inférieur à 1 correspondant aux fumeurs occasionnels, entre 1 et 10, supérieur à 10). Cette modélisation n’a pas pu être réalisée parmi les ex-fumeurs par manque d’effectif.

Les évolutions temporelles avec les éditions précédentes des Baromètres (2005 : n=28 226, 2010 : n=4 419 et 2018 : n=9 076) ont été testées au moyen d’un test de Chi2 de Pearson avec correction de second ordre de Rao-Scott.

Les raisons d’arrêter de fumer

Dans cette même enquête, deux questions ouvertes ont été posées aux fumeurs quotidiens dont la dernière tentative d’arrêt datait d’un an ou moins (n=165) et aux ex-fumeurs ayant arrêté il y a un an ou moins (n=60) sur les raisons de leur tentative/de leur arrêt : « Quelle est la principale raison qui vous a poussé à arrêter de fumer ? » et « Quelle est la deuxième raison qui vous a poussé à arrêter de fumer ? ». Chaque réponse a été codée par l’enquêteur parmi une liste de réponses pré-codées. Pour l’analyse, cinq catégories ont été créées et regroupent les principales raisons citées :

la santé : les craintes pour votre santé future, un problème de santé actuel/passé ;

l’entourage : la santé de votre entourage (enfants, famille, amis, collègues…), l’exposition à la fumée de tabac de votre entourage, la demande/la pression de votre entourage ;

le prix du tabac ;

la grossesse ou le désir d’enfant : une grossesse, la prévision d’une grossesse ou la naissance d’un enfant ;

les effets indésirables du tabac : les effets du tabac sur la qualité de vie (odeur, souffle, énergie, peau, dents, esthétique…), la lassitude vis-à-vis de la dépendance.

Est commentée principalement dans cette publication la place du prix parmi les raisons citées. Ces questions avaient été posées dans le Baromètre santé 2010, mais les questions étaient fermées, les modalités de réponse étant citées. L’analyse des évolutions et ses limites sont mentionnées en discussion.

Résultats

Opinions sur les augmentations des taxes sur le tabac

En 2022, près de la moitié (48,8%) des 18-75 ans estimaient que l’augmentation des taxes sur le tabac était justifiée : 30,7% tout à fait, 18,1% plutôt. À l’inverse, 47,3% trouvaient ces augmentations non justifiées dont 14,1% plutôt pas et 33,1% pas du tout (3,9% ont répondu ne pas savoir) (figure 1).

La part des 18-75 ans trouvant tout à fait justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac est en hausse entre 2018 et 2022, de 26,4% à 30,7%. Cependant la proportion de ceux qui la jugent plutôt justifiée diminue sur la même période, de 21,9% à 18,1%. Globalement, la part de personnes trouvant justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac est ainsi stable entre 2018 et 2022 (respectivement 48,3% et 48,8%).

Figure 1 : Évolution des réponses à la question « Estimez-vous qu’il soit justifié d’augmenter les taxes sur le tabac ? »
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Les opinions et leurs évolutions diffèrent selon le statut tabagique (figure 2) :

la proportion de fumeurs quotidiens trouvant justifiée l’augmentation des prix du tabac s’élève à 19,4% en 2022 et est en baisse par rapport à 2018 (23,4%), proche du niveau observé en 2010 (17,9%) ;

en 2022, la moitié des fumeurs occasionnels et des ex-fumeurs trouvaient justifiée l’augmentation (respectivement 50,9% et 53,5%), proportions stables par rapport à 2018 ;

parmi les personnes qui n’ont jamais fumé, en 2022, 64,0% trouvaient justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac, proportion stable par rapport à 2018. Cette stabilité résulte d’une hausse des personnes répondant tout à fait (de 35,6% à 44,8%) et d’une baisse de ceux répondant plutôt
(de 26,7% à 19,2%).

Figure 2 : Part des personnes trouvant justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac en fonction du statut tabagique
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Facteurs associés à l’opinion sur l’augmentation des taxes sur le tabac

En 2022, toutes choses égales par ailleurs, la probabilité de trouver justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac était :

plus élevée parmi les 55-75 ans que parmi les 18-34 ans ;

plus élevée parmi les personnes titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat et parmi le tiers de la population aux revenus les plus élevés ;

plus élevée parmi les fumeurs occasionnels et les ex-fumeurs, et nettement plus élevée parmi les personnes n’ayant jamais fumé que parmi les fumeurs quotidiens.

Les interactions entre le statut tabagique et chacune des autres variables du modèle ne sont pas significatives (tableau 1).

Ces résultats sont similaires à ceux de 2018. Ils soulignent le lien entre cette opinion et le statut tabagique et montrent une opinion marquée socialement, les plus favorisés étant plus favorables aux hausses de prix.

Tableau 1 : Facteurs associés au fait de trouver justifiée l’augmentation du prix du tabac en 2022
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L’augmentation du prix comme motivation à l’arrêt du tabac

En 2022, 33,9% des fumeurs (quotidiens et occasionnels) de 18-75 ans ont déclaré que les augmentations du prix du tabac les motivent à arrêter de fumer (16,6% tout à fait et 17,3% plutôt). La part de fumeurs motivés à arrêter par les hausses de prix diminue par rapport à 2018 (43,6%), principalement du fait d’une baisse significative des « plutôt » motivés de 24,5% à 17,3% (figure 3).

En 2022, 34,2% des ex-fumeurs quotidiens ayant arrêté il y a moins de 5 ans déclaraient avoir été motivés par les augmentations du prix du tabac (17,7% tout à fait et 16,5% plutôt). Ces proportions ne varient pas de façon significative par rapport à 2018.

Figure 3 : Part de fumeurs et d’ex-fumeurs motivés à arrêter par les hausses de prix du tabac
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Parmi les fumeurs de 18-75 ans en 2022, la probabilité d’être motivé à arrêter de fumer par les hausses de prix du tabac était (tableau 2) :

plus élevée parmi les femmes que parmi les hommes ;

plus élevée parmi le tiers des fumeurs aux revenus les plus bas par rapport au tiers des fumeurs aux revenus les plus élevés, ce qui n’était pas le cas en 2018 ;

plus élevée parmi les fumeurs occasionnels par rapport aux fumeurs quotidiens, qui eux-mêmes ne se distinguent pas selon le nombre de cigarettes fumées par jour, alors qu’un gradient était observé en 2018.

Tableau 2 : Facteurs associés au fait d’être motivé à arrêter de fumer par les hausses de prix du tabac parmi les fumeurs quotidiens ou occasionnels en 2022
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Le prix comme raison pour arrêter de fumer

La santé est la principale raison mentionnée par les fumeurs ou ex-fumeurs ayant fait une tentative d’arrêt ou ayant arrêté de fumer dans l’année : plus de la moitié d’entre eux la mentionnent en premier (52,3%, dont 35,9% des craintes pour la santé future et 15,9% un problème de santé actuel ou passé), et plus des deux tiers (69,0%) en premier ou en deuxième. Le prix du tabac est la seconde raison mentionnée par les répondants (16,1% en premier et 38,9% en premier ou en deuxième) (figure 4). La part d’individus mentionnant le prix du tabac comme raison d’arrêter de fumer est en hausse par rapport à 2010 (25,1%).

Figure 4 : Raisons principales ou secondaires d’arrêt du tabac déclarées
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Discussion

Principaux résultats et évolutions

En 2022, près de la moitié des 18-75 ans estimaient que l’augmentation des taxes sur le tabac était justifiée, proportion stable par rapport à 2018. Cette proportion variait en fonction du statut tabagique :
de deux fumeurs quotidiens sur dix à près de deux tiers des personnes n’ayant jamais fumé.

Un tiers des fumeurs de 18-75 ans ont déclaré que l’augmentation du prix du tabac les motivaient à arrêter de fumer, et un tiers des ex-fumeurs ayant arrêté il y a moins de 5 ans déclaraient la même motivation.

Parmi les fumeurs, la part qui trouve l’augmentation du prix du tabac justifiée et la part de ceux que cela motive à arrêter sont en baisse par rapport à 2018. Parmi les ex-fumeurs, même si l’évolution n’est pas significative, la tendance est similaire. Le terrain d’enquête du Baromètre 2018 a eu lieu de janvier à juillet alors que les hausses de prix du tabac avaient démarré dans le cadre du PNLT. Ces augmentations étaient présentes dans l’esprit des fumeurs, d’autant plus que le seuil symbolique de 10 euros avait été annoncé comme objectif pour 2020. Ce contexte de forte hausse de prix a pu influencer les perceptions et augmenter la motivation à l’arrêt en raison du prix en 2018. À l’inverse, en 2022 le prix du tabac était stable par rapport à 2021 et n’avait que très peu augmenté depuis 2020. Cela suggère que l’impact sur les perceptions et sur la motivation pourrait être minoré par un contexte de stabilité du prix.

Le prix comme raison d’arrêt du tabac

La part d’individus mentionnant le prix du tabac comme raison d’arrêter de fumer a nettement augmenté par rapport à 2010 : cette raison était mentionnée par un quart des répondants seulement à cette époque comme l’une des deux principales raisons d’arrêt, contre 39% en 2022. Le prix du tabac devient ainsi le second motif d’arrêt déclaré en 2022, devant l’entourage (qui était le second motif d’arrêt en 2010). Cette tendance est concomitante au quasi doublement du prix du tabac, passant de 5,65 euros à 10,50 euros pour le paquet de cigarettes de la marque la plus vendue durant cette période. Ce motif est donc mécaniquement devenu plus important compte tenu de l’augmentation relative du poids du tabac dans les dépenses des fumeurs, ce d’autant que le tabagisme est plus fréquent parmi les personnes moins bien dotées financièrement.

Augmentation des prix et inégalités sociales

En 2022, les plus favorisés selon le diplôme et le revenu trouvent plus souvent justifiée l’augmentation des taxes sur le tabac. Par ailleurs, les fumeurs avec les plus faibles revenus ont une plus grande probabilité d’être motivés à arrêter par les hausses de prix.

Ce résultat fait écho à l’étude des tentatives d’arrêt du tabac en France en 2021 14. Les fumeurs dans une situation financière défavorable avaient davantage envie d’arrêter, probablement en lien avec l’augmentation du coût du tabac et des difficultés liées à la crise Covid qui avaient davantage impacté les populations les moins favorisées 5. Cependant les tentatives d’arrêt du tabac n’étaient pas plus fréquentes chez ceux ayant une situation financière défavorable et s’avéraient moins fréquentes parmi les fumeurs les moins diplômés.

Une étude anglaise menée au cours de la période 2018-2023 a montré une augmentation des tentatives d’arrêt du tabac motivées par son coût. Les impacts économiques de la crise liée à la Covid-19, puis la crise du coût de la vie observée en Angleterre depuis 2021 coïncident avec cette hausse 15.

Les hausses de prix du tabac peuvent bénéficier davantage aux fumeurs défavorisés sur le plan socio-économique, en les incitant davantage à arrêter de fumer, le poids du tabac dans leurs dépenses globales étant plus élevé. Des études internationales montrent un impact plus important parmi eux sur l’arrêt du tabac. Cependant, pour que cet impact différentiel perdure dans le temps, ces fumeurs doivent être davantage soutenus dans leur tentative de sevrage 16,17. Cette recommandation est d’autant plus importante que les freins aux tentatives d’arrêt sont nombreux et puissants pour les fumeurs en situation socio-économique défavorable 18.

Lien avec le lieu d’achat du tabac

Les analyses faites en 2018 montraient que la motivation à arrêter en raison des hausses de prix était moins fréquente parmi les personnes ayant acheté leur dernier paquet en dehors d’un bureau de tabac en France, en raison des prix nettement moins élevés dans les pays transfrontaliers. Le lieu d’approvisionnement du dernier paquet n’était cependant pas renseigné dans l’enquête menée en 2022, ne permettant pas d’actualiser l’analyse des liens entre motivation à arrêter en raison du prix et lieu d’achat. Soulignons néanmoins que des analyses faites à partir des éditions 2014-2021 du Baromètre de Santé publique France ont montré que les hausses de prix n’ont pas eu d’impact sur les lieux d’achat 19.

Limites

Plusieurs limites méritent d’être soulignées. Premièrement, le Baromètre de Santé publique France repose sur des données déclaratives, ce qui peut introduire des biais de sous-déclaration (biais de désirabilité sociale ou de mémoire par exemple), bien qu’ils soient probablement faibles et relativement constants dans le contexte des enquêtes observationnelles portant sur la consommation de tabac 20. Deuxièmement, le taux de réponse aux enquêtes par téléphone baisse en France et à l’échelle internationale depuis plusieurs années. Or, les personnes refusant de répondre aux enquêtes de santé ont plus souvent des comportements à risque pour leur santé, ce qui peut avoir des conséquences sur la représentativité des échantillons 21. Cependant, le taux observé pour cette enquête 2022 est relativement élevé du fait d’un questionnaire court, et est supérieur à celui observé dans l’enquête de référence américaine BRFSS 22. La méthode du Baromètre de Santé publique France a évolué en 2024 pour pallier cette baisse du taux de réponse et améliorer la représentativité.

Enfin, les modalités de réponses à la question sur les raisons d’arrêt du tabac ont changé entre 2010, où elles étaient citées, et 2022 où la question était ouverte. Cela a pu avoir un impact sur les réponses des enquêtés. Lorsque les modalités sont citées, un biais de désirabilité sociale peut jouer en faveur de la réponse « pour la santé de son entourage/la santé de ses enfants », alors qu’en 2022, le prix peut être cité plus spontanément car plus évident. Cette limite peut aller dans le sens d’une surestimation de l’évolution de la place du prix comme raison d’arrêt.

Conclusion

La moitié de la population adulte résidant en France hexagonale (Corse incluse) soutient l’augmentation du prix du tabac, une des mesures les plus efficaces pour lutter contre le tabagisme. Cette augmentation a un impact sur la motivation à arrêter de fumer, en particulier chez les fumeurs issus de milieux socio-économiques défavorisés. Cependant, une baisse du niveau de ces indicateurs a été observée chez les fumeurs, ce qui pourrait être lié à la moindre augmentation du prix du tabac au cours des deux dernières années d’observation dans le cadre de cette étude.

Poursuivre et amplifier la politique d’augmentation des prix du tabac via l’augmentation des taxes est un enjeu des futurs plans nationaux de lutte contre le tabagisme. L’Australie est le pays le plus engagé dans cette voie avec un prix moyen du paquet de cigarettes d’environ 30 euros, et une prévalence du tabagisme quotidien, parmi les adultes, tombée à 9% 23. Cette mesure doit être mise en œuvre dans le cadre d’une politique globale de lutte contre le tabagisme incluant des mesures d’accompagnement vers l’arrêt des fumeurs, en particulier les plus défavorisés. Grâce aux programmes nationaux de lutte contre le tabagisme mis en place depuis 2014, faisant de la lutte contre les inégalités sociales une priorité, la prévalence du tabagisme a diminué en France, y compris parmi les plus défavorisés. Le niveau de prévalence reste cependant élevé et les efforts doivent être poursuivis 24. Enfin, une harmonisation des prix du tabac en Europe aurait un impact certain sur la motivation pour arrêter de fumer liée au prix pour les fumeurs qui s’approvisionnent dans les pays transfrontaliers, la France étant aujourd’hui entourée de pays où le prix du tabac est nettement moins élevé.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêt au regard du contenu de l’article.

Remerciements

Les auteurs remercient Antoine Gaudebout, stagiaire à Santé publique France.

Références

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Citer cet article

Pasquereau A, Guignard R, Andler R, Nguyen-Thanh V. Augmentation du prix du tabac : opinion et motivation à l’arrêt des fumeurs français en 2022. Bull Epidemiol Hebd. 2026;(7):106-14. https://beh.santepubliquefrance.fr/
beh/2026/7/2026_7_1.html
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