Étude sur la santé mentale des jeunes scolarisés en Guadeloupe en 2023
// Study on the mental health of school-aged youth in Guadeloupe in 2023
Résumé
Introduction –
L’adolescence est une période où les facteurs personnels, familiaux, sociaux et structurels peuvent influencer la santé mentale. Celle-ci est définie comme un « état de bien-être qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté », d’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Méthode –
Cet article présente les données de l’Enquête nationale en collège et en lycée chez les adolescents sur la santé et les substances (Enclass) en 2023 en Guadeloupe. Les élèves de la classe de 6e à la terminale ont été interrogés sur différents aspects de leur santé et de leur vécu.
Résultats –
En 2023, 2 084 élèves scolarisés en Guadeloupe ont participé à Enclass. La majorité des collégiens et des lycéens déclaraient être en bonne voire excellente santé (respectivement 81% et 74%) et indiquaient avoir une perception positive de leur vie actuelle. Cependant, un bon niveau de bien-être mental n’était affiché que pour 56% des collégiens et 48% des lycéens. Un risque important de dépression concernait 17% des élèves de 4e et 3e et 16% des lycéens. Un quart des lycéens déclaraient des pensées suicidaires au cours des 12 mois précédant l’enquête, et 17% des lycéens rapportaient une tentative de suicide au cours de leur vie. Globalement, les filles apparaissaient plus vulnérables que les garçons sur le plan de la santé mentale.
Conclusion –
Les données révèlent que la plupart des élèves scolarisés en Guadeloupe en 2023 se déclaraient en excellente ou en bonne santé et étaient plutôt satisfaits de leur vie. Mais en ce qui concerne le bien-être mental affiché par ces derniers, les résultats s’avèrent davantage préoccupants, notamment chez les filles. Il semble nécessaire de créer des environnements de vie favorables à l’épanouissement des jeunes, de débuter la prévention dès le plus jeune âge, de mettre en place des moyens de repérage précoce des fragilités, et de déstigmatiser les problèmes de santé mentale.
Abstract
Introduction –
Adolescence is a period where personal, family, social, and structural factors can influence mental health. It is defined as a “state of well-being that enables us to cope with the stresses of life, realize our potential, learn well and work effectively, and to contribute to the community”, according to the World Health Organization (WHO).
Method –
This article presents the data from the 2023 National Survey of Adolescents’ Health and Substance Use in Middle and High Schools (EnCLASS) in 2023 in Guadeloupe. Students from 6th grade to the final year were asked about various aspects of their health and their experiences.
Results –
In 2023, 2,084 students enrolled in Guadeloupe participated in EnCLASS. The majority of middle and high school students reported being in good to excellent health (respectively 81% and 74%) and indicated that they had a positive perception of their current life. However, a good level of mental well-being was reported for only 56% of middle school students and 48% of high school students. A significant risk of depression affected 17% of 8th and 9th graders and 16% of high school students. A quarter of high school students reported suicidal thoughts in the 12 months preceding the survey, and 17% of high school students reported a suicide attempt during their lifetime. Overall, girls appeared more vulnerable than boys in terms of mental health.
Conclusion –
The data reveal that most students enrolled in Guadeloupe in 2023 reported being in excellent or good health and rather satisfied with their lives. However, regarding the mental well-being of these students, the results are more concerning, particularly among girls. It seems necessary to create living environments that promote the development of young people, to start prevention from an early age, to implement early detection methods for vulnerabilities, and to destigmatize mental health issues.
Introduction
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la santé mentale est un « état de bien-être qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté » 1. Être en bonne santé, c’est simultanément avoir une bonne santé physique et une bonne santé mentale.
La santé mentale est un enjeu de santé publique. En 2025, elle est désignée Grande Cause nationale en France. Quatre objectifs prioritaires sont définis : la déstigmatisation par le changement de regard sur les troubles psychiques et les troubles mentaux ; le développement de la prévention et du repérage précoce ; l’amélioration de l’accès aux soins sur tout le territoire français ; l’accompagnement des personnes concernées dans toutes les dimensions de leur vie quotidienne 2.
À chaque étape de la vie, des bouleversements peuvent apparaître et avoir un impact sur la santé mentale. Durant l’adolescence, période de transition entre l’enfance et l’âge adulte, des situations peuvent être source de mal-être. Entre quête d’autonomie, d’affirmation, phases d’incertitudes, angoisse sur l’avenir et construction de l’identité, les jeunes font face à des difficultés. Autant d’éléments qui peuvent les rendre fragiles du point de vue de la santé mentale.
De nombreuses études révèlent que les jeunes dans les territoires ultramarins sont particulièrement touchés par une vulnérabilité psychologique 3. Depuis la période de pandémie de Covid-19, les indicateurs de santé mentale sont au centre des investigations. Les territoires ultramarins sont marqués par des inégalités sociales et territoriales, qui peuvent amplifier les fragilités psychiques de leur population.
À partir de l’Enquête nationale en collège et en lycée chez les adolescents sur la santé et les substances (Enclass) 4 réalisée en 2023 auprès des collégiens et lycéens de Guadeloupe, cet article décrit la manière dont ces jeunes évaluent leur santé, rapportent des plaintes psychologiques et somatiques, présentent des symptômes de dépression et des comportements suicidaires. Ces résultats apportent une connaissance sur la qualité de vie, le niveau de bien-être et l’état de santé mentale des collégiens et des lycéens en Guadeloupe, et permet de relever les spécificités et disparités territoriales.
Méthode
Organisation de l’enquête
Les données sont issues d’Enclass (1), dispositif innovant et unique en Europe, permettant de suivre, tous les deux ans en France hexagonale, l’évolution du bien-être et des comportements de santé des adolescents, tout au long de l’enseignement secondaire. Dans les régions d’outre-mer, cette enquête est renouvelée tous les quatre à six ans. Cette étude épidémiologique observationnelle transversale a été réalisée pour la première fois en Guadeloupe en 2023.
Enclass est née en 2018 de la fusion de deux enquêtes internationales menées en milieu scolaire : HBSC (Health Behaviour in School-Aged Children), réalisée en France depuis 1994, et le projet ESPAD (European School Project on Alcohol and other Drugs) qui est mené en France depuis 1999.
L’échantillon de classes sélectionnées a été constitué par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) à partir d’un recensement des classes scolaires fourni par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale. Il repose sur un tirage au sort représentatif des élèves du secondaire guadeloupéens. Sont inclus dans cette enquête, les élèves scolarisés au collège, de la 6e à la 3e (y compris les classes de Segpa et Ulis) et les élèves scolarisés au lycée, de la seconde à la terminale (classes générales, technologiques et professionnelles, y compris les CAP). Ces élèves sont issus d’établissements publics, ou privés sous contrat relevant du ministère de l’Éducation nationale.
L’enquête s’est déroulée sur 10 semaines, du 13 mars 2023 au 16 juin 2023. Afin d’y répondre, les élèves des classes sélectionnées ont été invités, durant une heure de cours, à remplir le questionnaire auto-administré en ligne de façon anonyme et confidentielle, sous la surveillance d’un responsable désigné au sein de l’établissement scolaire. Dans le cadre de l’enquête, 59 établissements ont été tirés au sort dont 31 collèges et 28 lycées en Guadeloupe, soit 146 classes au total (62 classes de collège sur 979 et 84 classes de lycée sur 834).
Analyse des données
L’échantillon a fait l’objet d’un redressement et d’une pondération statistique par sexe et par niveau scolaire par l’OFDT afin de pallier la non-réponse. Au total, 2 084 élèves scolarisés en Guadeloupe ont participé à Enclass. Après nettoyage de la base (suppression des questionnaires inexploitables), un échantillon final de 1 980 élèves est conservé pour l’analyse de données (929 collégiens, dont 431 élèves de 4e et 3e et 1 051 lycéens). Les comparaisons des proportions sont réalisées à l’aide du test Chi2 avec un seuil de significativité de 5%. Les questions sont adaptées au niveau scolaire : celles qui concernent les symptômes de nature dépressive sont posées exclusivement aux élèves de la classe de 4e à la terminale, et celles qui portent sur les comportements suicidaires sont posées exclusivement aux élèves de la classe de seconde à la terminale. Le taux de participation des élèves à Enclass 2023 en Guadeloupe est de 76% et celui des établissements scolaires est de 86%. Dans le cadre de cette enquête, certains élèves étaient absents (n=572), d’autres disposaient d’un refus parental (n=46) ou ont fait le choix de ne pas finaliser le questionnaire (n=81).
Indicateurs de mesure de santé mentale et de bien-être chez les élèves
–La perception de la santé des élèves correspond à une auto-évaluation qu’ils font de leur propre état de santé. Elle est mesurée à partir d’une échelle d’appréciation.
–L’échelle de Cantril est utilisée pour mesurer la satisfaction de la vie actuelle. Cette échelle numérique est graduée de 0 à 10. La valeur 10 représente « la meilleure vie possible » et la valeur 0 représente « la pire vie possible ». Un score supérieur à 5 est interprété comme une perception positive de la vie actuelle.
–Le sentiment de solitude est une appréciation émotionnelle subjective, mesuré à l’aide d’échelles de fréquence.
–Le World Health Organization Well-Being Index (WHO-5) est utilisé par l’OMS pour évaluer le niveau de bien-être mental (au cours des deux dernières semaines). Il est constitué de cinq items. Un score inférieur ou égal à 50%, correspondant à un score brut inférieur à 13, est associé à un bien-être émotionnel médiocre, pouvant être qualifié de « low mood ». Un score supérieur à 50% est interprété comme un bon niveau de bien-être mental. Les items portant sur les ressentis et les émotions des élèves ont été mesurés à l’aide d’échelles de fréquence. Cet indice de mesure du bien-être mental a été testé, utilisé et traduit dans de nombreux contextes et langues à travers le monde 5.
–Les plaintes psychologiques ou somatiques sont basées sur la recherche de plaintes par le biais de l’échelle HBSC Symptom Checklist 6.
–Dans le cadre de cette enquête, les élèves de la 4e à la terminale ont rempli les 10 items de l’Adolescent Depression Rating Scale (ADRS). Le score est compris entre 0 et 10, où 10 indique le risque le plus élevé de dépression. Les scores sont regroupés en trois catégories de niveaux de risque : faible (score de 0 à 3), modéré (score de 4 à 6), important (score de 7 à 10). Cette échelle a été validée dans des études scientifiques et permet de repérer les adolescents présentant un risque de dépression 7.
–Les lycéens ont également été interrogés sur trois questions permettant de mesurer les comportements suicidaires.
Résultats
Une bonne perception de son état de santé et de sa vie actuelle
En 2023, 81% des collégiens et 74% des lycéens se déclaraient en excellente ou bonne santé en Guadeloupe (tableaux 1 et 2). Selon l’échelle de Cantril, 80% des collégiens et 70% des lycéens affirmaient percevoir leur vie comme positive. Globalement, la part d’élèves qui indiquaient avoir une vie positive tend à décroître avec l’avancée du niveau scolaire, et ce particulièrement au collège.
Agrandir l'image
Agrandir l'imageUn niveau de bien-être mitigé
Selon l’échelle WHO-5, seuls 56% des collégiens et 48% des lycéens présentaient un bon niveau de bien-être mental. La part d’élèves qui affichaient un bon niveau de bien-être mental tend également à décroître avec l’avancée du niveau scolaire.
Une fragilité psychologique
Au cours des 12 mois précédant l’enquête, 26% des collégiens et 31% des lycéens déclaraient avoir éprouvé un sentiment de solitude « la plupart du temps » ou « toujours ».
Durant les six mois précédant l’enquête, diverses plaintes psychologiques et somatiques étaient rapportées plus d’une fois par semaine par les élèves, notamment l’irritabilité (47% chez les collégiens et 49% chez les lycéens), la nervosité (39% chez les collégiens et 43% chez les lycéens) et les difficultés à s’endormir (38% chez les collégiens et 39% chez les lycéens). En effet, ces plaintes étaient les plus souvent mentionnées par les élèves, et davantage par les lycéens. De plus, 59% des collégiens et 62% des lycéens rapportaient des plaintes psychologiques ou somatiques récurrentes, c’est-à-dire au moins deux plaintes plus d’une fois par semaine durant les six mois précédant l’enquête.
Divers symptômes dépressifs étaient mentionnés par les élèves, notamment le manque d’énergie (47% chez les 4e-3e et 53% chez les lycéens), le fait de ne pas supporter grand-chose (48% chez les 4e-3e et les lycéens), le découragement (43% chez les 4e-3e et 48% chez les lycéens), et les difficultés à réfléchir (43% chez les 4e-3e et 47% chez les lycéens). Selon l’échelle ADRS, 17% des 4e-3e et 16% des lycéens présentaient un risque important de dépression.
Interrogés sur la question du suicide, 25% des lycéens ont déclaré avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 mois précédant l’enquête, et 17% des élèves ont déclaré avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie. Celles qui ont fait l’objet d’une hospitalisation concernaient 2% des lycéens.
Les filles plus concernées par cette fragilité psychologique
Au collège comme au lycée, les garçons s’estimaient globalement en meilleure santé que les filles (figure 1). Au moment de l’enquête, 84% des collégiens et 76% des collégiennes percevaient leur vie comme positive (score de Cantril>5, p=0,001). Au lycée, les garçons étaient 75% et les filles 64% à exprimer ce niveau de satisfaction de leur vie actuelle (p<0,001). Quel que soit le niveau scolaire, les garçons étaient plus nombreux à afficher un bon niveau de bien-être mental. Cet écart entre les sexes était plus prononcé au lycée (figure 2). De plus, la part de filles qui indiquaient ressentir un sentiment de solitude était nettement plus élevée que celle des garçons, aussi bien au collège (35% chez les filles contre 18% chez les garçons, p<0,001) qu’au lycée (40% chez les filles contre 23% chez les garçons, p<0,001). Concernant les plaintes psychologiques et somatiques récurrentes, 69% des collégiennes et 49% des collégiens ont rapporté ces plaintes (p<0,001). Au lycée, les filles étaient 77% et les garçons 46% à mentionner ces plaintes récurrentes (p<0,001). Quant au risque important de dépression, les résultats indiquaient qu’au collège, 26% des filles et 8% des garçons présentaient ce niveau de risque (p<0,001). Au lycée, 23% des filles et 9% des garçons étaient concernés (p<0,001). Par ailleurs, les filles présentaient plus souvent des conduites suicidaires que les garçons (figure 3).
Agrandir l'image
Agrandir l'image
Agrandir l'imageDiscussion
L’analyse des données de l’enquête Enclass permet pour la première fois de mettre en évidence la perception de la santé, de la qualité de vie, du bien-être et de la santé mentale des jeunes scolarisés au collège et au lycée en Guadeloupe.
Comme en France hexagonale 8, la situation observée chez les élèves scolarisés paraît préoccupante, bien que le phénomène soit plus accentué en Guadeloupe. Cette tendance s’inscrit dans un contexte de pressions multiples pesant sur les adolescents : intensification de la pression scolaire et des enjeux d’orientation, inquiétudes liées à l’avenir professionnel, harcèlement scolaire, cadre de vie et vie sociale, exposition accrue aux réseaux sociaux et aux normes sociales qu’ils véhiculent, ainsi que crises sociétales et environnementales successives. L’accumulation de ces facteurs de stress pourrait contribuer à des niveaux élevés de mal-être psychique. Les études réalisées par l’Orsag à partir des données Enclass 2023 montrent que la consommation de substances psychoactives 9,10,11 et le temps passé sur les réseaux sociaux 12 sont également associés à un moins bon état émotionnel, et à un risque accru de dépression chez les élèves.
Les résultats montrent également que les garçons scolarisés en Guadeloupe en 2023 sont plus enclins que les filles à se considérer en bonne santé, à l’instar de ce qui est observé dans l’Hexagone. À l’inverse, les filles semblent plus vulnérables. En effet, quel que soit le niveau scolaire, les garçons sont significativement plus nombreux que les filles à déclarer une bonne perception de leur état de santé ou à percevoir positivement leur vie. Et cet écart entre les sexes s’accentue davantage durant les années de lycée. Par ailleurs, cette fragilité féminine s’observe pour la plupart des indicateurs. En effet, les filles scolarisées au collège et au lycée déclarent significativement plus souvent un sentiment de mal-être et présentent un risque plus important de symptômes dépressifs et de comportements suicidaires.
Selon les données de l’enquête HBSC, « les adolescentes présentent une santé mentale et un bien-être plus défavorable que les garçons, et ce dans tous les domaines. Les filles ont obtenu des résultats systématiquement inférieurs en ce qui concerne la satisfaction par rapport à la vie, le bien-être et la santé perçue, et supérieurs en ce qui concerne le sentiment de solitude, que les garçons » 13. Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) publiée en mai 2024 confirme également cette tendance observée en Guadeloupe. Celle-ci révèle « une vulnérabilité particulière des adolescentes et des jeunes femmes, qui apparaissent davantage concernées par les syndromes anxio-dépressifs et les pensées suicidaires depuis 2020 » 14. Par ailleurs, les données de l’Orsag indiquaient que les filles seraient quatre fois plus souvent concernées que les garçons par les tentatives de suicide 15. Les données de Santé publique France montrent également que « près de deux hospitalisations pour geste auto-infligé sur trois concernaient des femmes » en Guadeloupe. Ce taux observé était le plus élevé chez les 11-17 ans 16.
Les écarts observés entre les filles et les garçons pourraient s’expliquer en partie par des expositions différenciées à certains facteurs de risque. Les adolescentes déclarent en moyenne un usage plus fréquent et plus intensif des réseaux sociaux que les garçons 12, ce qui les expose davantage aux comparaisons sociales, aux normes de genre et aux pressions liées à l’apparence et à la réussite. Par ailleurs, les études montrent qu’elles rapportent plus souvent des expériences de traumatismes précoces, notamment des violences sexuelles ou intrafamiliales, connues pour accroître le risque de troubles anxio-dépressifs 15,17. La combinaison de ces facteurs pourrait contribuer à des niveaux plus élevés de mal-être psychique chez les filles.
Les résultats suggèrent également une diminution du niveau de bien-être au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, particulièrement marquée chez les filles, les lycéennes présentant des indicateurs plus défavorables que les collégiennes, elles-mêmes moins favorables que ceux des collégiens. Selon l’Étude nationale sur le bien-être des enfants (Enabee), 13% des enfants de 6 à 11 ans scolarisés du CP au CM2 en France hexagonale en 2022 présentent un trouble probable de santé mentale. Ces résultats soulignent la nécessité d’engager des actions de prévention dès la petite enfance 18. La prévention, la sensibilisation, le développement des compétences psychosociales, la connaissance des différents troubles et les symptômes associés à ces troubles, les prises en charge adaptées, le rapprochement de ses pairs, l’inclusion sociale, la lutte contre la stigmatisation sont ainsi des éléments essentiels à renforcer pour soutenir le bien-être des jeunes. Le développement des compétences psychosociales constitue donc un levier essentiel pour promouvoir la santé mentale (lutte contre la dépression, l’anxiété, etc.), prévenir les conduites à risque (consommation de substances psychoactives, comportements liés à la vie affective et sexuelle, violence, etc.), encourager l’adoption de comportements favorables à la santé globale et soutenir la réussite, notamment scolaire 19,20.
Selon le rapport du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), la santé mentale des adolescents s’est progressivement dégradée au cours des 30 dernières années, avec une détérioration plus marquée chez les filles. Ces tendances se sont en outre accentuées depuis la pandémie de Covid-19 21. La surveillance doit alors être continue par le biais de ce type d’enquête afin d’observer et de documenter sur de nombreuses années l’évolution, dans l’espace et le temps, de la santé mentale et de ses déterminants, chez les jeunes au sein de leur environnement scolaire.
Enfin, le sentiment de solitude, largement ressenti dans cette tranche d’âge, constitue un facteur de risque important pour la santé mentale et peut contribuer à l’émergence de comportements suicidaires. Selon l’OMS, le suicide est la troisième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 29 ans 22. Face à ces constats, les encourager à parler de leurs émotions, à avoir un rythme de sommeil sain, une activité physique régulière, à apprendre à nouer des relations et à gérer leurs émotions est primordial. Le développement des compétences psychosociales devient alors un facteur favorable pour la santé mentale, et il est mis en œuvre par les politiques publiques (stratégie nationale 23 et schéma régional de santé 24).
L’école est un lieu d’apprentissage, c’est également un environnement crucial qui doit permettre le repérage de fragilités, facilitant une prise en charge précoce et adaptée. Il est également primordial que les élèves bénéficient d’un environnement scolaire bienveillant, positif et sécurisant. Des travaux complémentaires sont nécessaires, afin d’étudier l’impact direct de l’environnement scolaire favorable sur la santé mentale et le bien-être des élèves.
Limites de l’enquête
Cette étude présente certaines limites. En effet, d’éventuels biais de désirabilité sociale peuvent être envisagés, car les données recueillies sont à caractère déclaratif. Face à des questions autour de la santé mentale, les personnes interrogées préfèrent parfois se taire, ne pas parler de leurs émotions et craignent le jugement ou alors altèrent leurs réponses pour se conformer aux normes de la vie, malgré les dispositifs mis en place pour que la confidentialité soit respectée lors des questionnaires. Les déclarations des élèves peuvent alors ne pas toujours correspondre à leurs ressentis et comportements réels. D’autre part, l’enquête exclut les jeunes non scolarisés et non francophones.
Par ailleurs, bien que la participation des collégiens et lycéens dans les établissements scolaires ait été élevée, l’enquête ne concerne pas les élèves en centre de formation des apprentis (CFA). Les résultats doivent donc être interprétés comme représentatifs uniquement des élèves scolarisés dans le système classique, et ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble des adolescents du même âge.
Toutefois, malgré ces limites, les résultats de l’enquête permettent de mieux évaluer les comportements de santé et le niveau de bien-être des jeunes scolarisés dans le secondaire en Guadeloupe. Ainsi, les informations apportées vont ouvrir des pistes de réflexion pour contribuer à la prévention et à la protection de la santé mentale des adultes de demain.
Conclusion
Ces données ont permis de dresser un état des lieux de la perception de la santé, de la qualité de vie, du bien-être et de la santé mentale des jeunes scolarisés au collège et au lycée en Guadeloupe en 2023. Les résultats révèlent qu’une grande majorité d’entre eux se déclare en excellente ou bonne santé et ont une perception positive de leur vie actuelle. Cependant, au regard du bien-être mental, les résultats sont plus inquiétants. Des plaintes psychologiques et somatiques, des symptômes dépressifs et des pensées suicidaires sont souvent rapportés par les adolescents. Par ailleurs, les filles apparaissent plus vulnérables sur le plan de la santé mentale que les garçons. De plus, une grande part de ces résultats témoigne d’une situation moins favorable chez les jeunes scolarisés en Guadeloupe qu’à l’échelle nationale (encadré).
Au collège, les élèves guadeloupéens étaient moins nombreux à se déclarer en excellente ou bonne santé qu’en France hexagonale (respectivement 81% contre 86%, p<0,01). Situation similaire au lycée où 74% des élèves en Guadeloupe contre 84% des élèves en Hexagone indiquaient cette même perception de l’état de santé (p<0,001). À l’inverse, les élèves guadeloupéens étaient plus nombreux à rapporter une situation de mal-être que ceux de France hexagonale. En effet, 59% des collégiens en Guadeloupe et 51% des collégiens en Hexagone évoquaient des plaintes récurrentes (p<0,01). Par ailleurs, le sentiment de solitude était éprouvé au collège par 26% des Guadeloupéens et 21% des Français de l’Hexagone (p<0,01). Au lycée, ils étaient 31% en Guadeloupe et 27% en Hexagone à déclarer éprouver ce sentiment (p<0,05). Concernant la dépression et les comportements suicidaires, les résultats sont relativement similaires entre les deux territoires (différence non significative).
Source : exploitation des données d’Enclass 2023 pour la Guadeloupe et d’Enclass 2022 pour la France hexagonale.
Selon les données de l’Assurance maladie, en 2022, 1 141 jeunes âgés de 10 à 19 ans ont été pris en charge pour des maladies psychiatriques en Guadeloupe, soit 7% des prises en charge pour cette raison de la région (taux similaire dans l’Hexagone). Les troubles psychiatriques débutant dans l’enfance et les déficiences mentales concernent respectivement 555 et 290 jeunes de cette tranche d’âge et semblent être les principaux troubles psychiatriques chez les personnes âgées de 10 à 19 ans.
Source : SNDS – cartographie des pathologies G11.
Un bon état de santé implique une bonne santé mentale. L’adolescence est une période fondamentale pour les actions de prévention et de promotion de la santé, car les habitudes de vie sont en construction et les compétences en cours d’acquisition. C’est lors de cette phase de croissance qu’il est important d’inciter les jeunes à parler de leurs difficultés et à chercher de l’aide lorsque cela est nécessaire. Il est donc primordial de les sensibiliser, ainsi que leur entourage, sur la valeur de la santé mentale, afin d’identifier et détecter précocement le mal-être psychique. Il est également nécessaire de créer des environnements de vie favorables à l’épanouissement des jeunes (au sein des familles, à l’école et dans la société), et de renforcer leurs capacités à affronter les contraintes et à surmonter les défis de la vie. Par ailleurs, il est essentiel que soit dédramatisée la santé mentale, qui est encore considérée comme un sujet tabou de nos jours.
Liens d’intérêt
Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêt au regard du contenu de l’article.
Références
Citer cet article





