Consommation de produits en contexte sexuel : appréhender la diversité des pratiques à partir de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023

// Consumption of products in a sexual context: Understanding the diversity of practices based on the ‘Contexte des sexualités en France’ survey 2023

Marion Serot1 (marion.serot@ehess.fr), Rim Bellamine2, Armelle Andro3
1 Centre d’étude des mouvements sociaux (Cems), École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris
2 Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris), unité mixte associant l’Inserm, l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Aubervilliers
3 Institut de démographie de l’Université Paris 1 (Idup), Paris
Soumis le 06.12.2025 // Date of submission: 12.06.2025
Mots-clés : Consommations sexualisées | Chemsex | Consommation de produits psychoactifs | Minorité sexuelle |
Population générale
Keywords: Sexualized drug use | Chemsex | Use of psychoactive substances | Sexual minority | General population

Résumé

Introduction –

L’usage de produits psychoactifs en contexte sexuel est pris en compte par les politiques de santé quasi exclusivement sous l’angle de la pratique du chemsex, qui renvoie à une forme spécifique d’usage de produits chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Des études récentes appellent à documenter l’ampleur et la diversité des pratiques de consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel dans la population générale, afin d’élaborer des politiques de santé adaptées à chaque public. L’objectif de cet article est précisément de proposer une mesure de ces pratiques et de cartographier leur diversité à travers des indicateurs de prévalence.

Méthode –

Les données collectées sur le sujet dans l’enquête Contexte des sexualités en France (CSF-2023) permettent de proposer des indicateurs de prévalence en population générale âgée de 18 à 89 ans. Plusieurs types de questions abordaient le lien entre consommation de produits psychoactifs et sexualité.

Résultats –

Les usages de produits psychoactifs en contexte sexuel restent des pratiques très minoritaires. Elles sont cependant plus fréquentes chez les personnes ayant déjà consommé des produits. Les personnes ayant déjà eu des rapports sexuels avec des partenaires du même sexe (HSH et FSF) déclarent plus souvent ces pratiques, mais celles-ci existent dans l’ensemble de la population.

Conclusion –

Les résultats mettent en évidence la diversité des pratiques de consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel, qui concernent aussi d’autres groupes sociaux que les HSH. De plus amples études seraient nécessaires pour mieux documenter les spécificités des usages dans différents groupes sociaux.

Abstract

Introduction –

The use of psychoactive substances in sexual contexts is addressed in public health policies almost exclusively through the lens of chemsex, a term referring to a specific form of substance use among men who have sex with men (MSM). Recent studies call for documenting the extent and diversity of psychoactive substances use in sexual contexts among the general population, in order to develop health policies tailored to each public. The objective of this article is precisely to propose a measure of these practices and to map their diversity through prevalence indicators.

Method –

 Data collected on this subject in the ‘Contexte des sexualités en France’ survey (CSF‑2023) can be used to propose prevalence indicators for the general population aged 18 to 89. Several types of questions addressed the link between psychoactive substances use and sexuality.

Results –

 Using psychoactive substances in a sexual context remains a minority practice. However, it is more prevalent among individuals with prior experience of using these substances. Those who have had sex with same-sex partners (MSM and WSW) report these practices more often, but they exist across the entire population.

Conclusion –

 The findings highlight the diversity of practices relating to the use of psychoactive substances in sexual contexts, which extends to social groups other than MSM. Further studies are needed to better document the specific patterns of product use across different social groups.

Introduction

La prise en compte de l’usage de produits psychoactifs en contexte sexuel dans les politiques de santé est progressive et récente. Elle s’est faite quasi exclusivement sous l’angle de la pratique du chemsex 1. Celle‑ci renvoie à une forme spécifique de consommation de substances psychoactives en contexte sexuel, et concerne majoritairement les hommes qui ont des rapports sexuels entre eux (HSH) 2,3 (encadré 1). À ce jour, la pratique du chemsex commence à être assez bien documentée, que ce soit en matière de prévalence de cette pratique 1,2,9,10,11,12, de risques associés 1,2,9,13,14, de facteurs de vulnérabilités 15,16,17, de motivations d’usages 9,11,18,19, ou encore de besoins concernant la réduction des risques et la prise en charge 11,18,19.

Encadré 1 : Le chemsex

Le terme chemsex est apparu au début des années 2000 parmi les hommes gays pour désigner des préférences et des pratiques sexuelles réalisées sous l’emprise de produits 4. Il est issu de la contraction des termes anglophones « chems’ » et de « sex », qu’on peut littéralement traduire par « sexe chimique » en français.

L’émergence du chemsex est régulièrement associée à la combinaison de deux principaux facteurs :

l’arrivée de nouvelles substances psychoactives sur le marché des drogues, qui peuvent être livrées directement à domicile. En France, il s’agit principalement des cathinones, molécules à effet stimulant qui peuvent également avoir des propriétés favorisant le sentiment d’empathie, la proximité émotionnelle et le désir de proximité physique. Regroupées dans la catégorie des nouveaux produits de synthèse (NPS), ces substances psychoactives sont conçues pour reproduire les effets de drogues illicites préexistantes (par exemple cannabis, MDMA, cocaïne) 5. Elles peuvent être administrées par voie nasale, orale, rectale ou par injection et sont alors qualifiées de « slam » dans ce cadre particulier 6 ;

l’usage d’applications de rencontres géolocalisées en temps réel qui transforment les modalités de rencontres affectivo-sexuelles et les interactions de drague. Ces applications contribuent à modifier les « scripts sexuels » 7 des individus, en favorisant les échanges sexuels sans sociabilité préalable 8, car elles agissent comme un médiateur de mise en contact.

Le chemsex est ainsi historiquement associé à un sous-groupe particulier (les HSH), et les données actuellement disponibles 9 reflètent à la fois l’histoire de ce terme et la concentration des enquêtes sur les HSH, ce qui est notamment lié à la surveillance de l’épidémie de VIH.

Il existe cependant de multiples manières d’avoir des activités sexuelles avec des produits psychoactifs : ces pratiques sont hétérogènes et concernent divers groupes sociaux. La notion de « consommation sexualisée » 20 permet d’inclure cette variété. En France, les données actuellement disponibles sur ce sujet sont relativement peu abondantes et nécessitent d’être davantage documentées 21,22. À partir des données inédites de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023) (méthodologie de l’enquête CSF-2023 dans l’article « Éducation à la sexualité : déploiement et diversification des thématiques traitées au cours des deux dernières décennies » de Rahib et coll. dans ce numéro), cet article a ainsi pour objectif de proposer des indicateurs pour mesurer l’ampleur des pratiques de consommation sexualisée en population générale et de cartographier leur diversité.

Méthode

Les analyses de cet article reposent sur les réponses des 10 202 personnes ayant déclaré avoir déjà eu un rapport sexuel au cours de leur vie. Elles se concentrent sur les questions concernant des consommations de produits psychoactifs : « Avez-vous déjà utilisé des drogues ou des produits de synthèse, hors Viagra®, pour améliorer vos pratiques sexuelles ? » et « Au cours des 12 derniers mois, quelles substances avez-vous utilisées dans le cadre de pratiques sexuelles ? » (question auto-administrée). Les données permettent de mesurer la prévalence de la consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel. Il était possible de donner plusieurs réponses à la deuxième question qui comportait 17 modalités de réponses (encadré 2).

Encadré 2 : Modalités de réponse à la deuxième question, enquête Contexte des sexualités en France 2023
(CSF-2023)

Modalités de réponse (en ligne, de manière auto-administrée et confidentielle) à la question « Quelles substances avez-vous utilisées dans le cadre de pratiques sexuelles ? »

Alcool

Cannabis ou cannabinoïdes de synthèse (Spice, K2, herbal incense)

Champignons hallucinogènes

Poppers

Produits à inhaler ou sniffer (colle, solvants, trichloréthylène)

Ecstasy, MDMA

Amphétamine, speed

LSD (acide, buvard)

Crack, freebase

Cocaïne

Héroïne ou dérivés (morphine, fentanyl)

Lean, purple drank (sirop de codéine + soda)

Protoxyde d’azote

Kétamine

Autres stimulants de synthèse (MXE, sels de bains, 3-MMC, 4-MEC, 4-FA, XTC-light)

Vous prenez des produits mais vous ne savez pas lesquels

Aucune de ces substances

MDMA : 3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine ; LSD : acide lysergique diéthylamide.

Les répondants pouvaient donc déclarer des substances licites, comme l’alcool, ou illicites. Les personnes ayant déclaré avoir consommé exclusivement de l’alcool ou du cannabis sont analysées séparément de celles qui ont déclaré avoir consommé d’autres produits. Cette distinction a été faite puisque l’alcool et le cannabis sont plus largement consommés en population générale. Le questionnaire s’adressant à l’ensemble de la population, les questions sur les consommations ont été posées sans employer les termes « chemsex » ou « consommations sexualisées », mais en interrogeant factuellement les pratiques des individus.

La consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel dans les 12 derniers mois a été mesurée sur trois populations de référence différentes dans leur profil :

Groupe 1 : ensemble de la population ayant déjà eu un rapport sexuel sans tenir compte de leurs expériences de consommation (tableau 1) ;

Groupe 2 : ensemble de la population ayant déjà eu un rapport sexuel et déclarant avoir déjà consommé un autre produit que l’alcool ou le cannabis au cours de la vie (tableau 2) ;

Groupe 3 : ensemble de la population ayant déjà eu un rapport sexuel et déclarant avoir déjà consommé un autre produit que l’alcool ou le cannabis au moins une fois au cours des 12 derniers mois (tableau 3).

Le choix de distinguer ces trois populations vise, par effet d’entonnoir, à mesurer la prévalence des pratiques de consommation sexualisée au sein de populations plus ou moins concernées par l’usage de substances psychoactives. Le groupe 1 permet de calculer un indicateur global de ces pratiques en population générale. Les groupes 2 et 3 permettent d’obtenir des indicateurs plus spécifiques concernant la prévalence des consommations sexualisées parmi des personnes ayant déjà consommé au cours de leur vie (groupe 2) ou au cours des 12 derniers mois (groupe 3). À travers ces trois groupes, on peut tester l’hypothèse selon laquelle le niveau de prévalence de consommations sexualisées est plus élevé chez les personnes usagères de produits. L’objectif est d’identifier, dans l’ensemble des consommations, celles qui se déroulent en contexte sexuel.

Les résultats sont stratifiés selon l’âge, le sexe et le fait d’avoir déjà eu des expériences sexuelles avec une personne du même sexe pour les analyses descriptives, et selon la santé perçue et une échelle de dépression pour les analyses multivariées. Les expériences sexuelles sont mesurées en utilisant les catégories : homme ayant déjà eu des partenaires hommes (HSH) et femme ayant déjà eu des partenaires femmes (FSF) ; et, en complément, les catégories : homme n’ayant eu que des partenaires femmes (HSF) et femme n’ayant eu que des partenaires hommes (FSH). Le seuil de significativité est fixé à 0,05. Les résultats présentés sont pondérés. Le modèle logit binaire a été utilisé pour les analyses multivariées. Le logiciel R® a été utilisé pour l’ensemble des analyses. Les classes d’âge 60-69 ans et 70-89 ans ont été fusionnées dans le tableau 2, en raison du faible effectif d’hommes et de femmes de 60 ans et plus déclarant avoir déjà consommé un autre produit psychoactif que l’alcool ou le cannabis au cours de leur vie, et ayant consommé en contexte sexuel dans les 12 derniers mois.

Tableau 1 : Consommation de produits en contexte sexuel dans les 12 derniers mois dans l’ensemble de la population adulte (%), enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023)
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Tableau 2 : Consommation de produits en contexte sexuel dans les 12 derniers mois, dans la population adulte ayant déjà consommé un produit (autre qu’alcool et cannabis) dans la vie (%), enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023)
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Tableau 3 : Type de produits consommés en contexte sexuel (autres qu’alcool et cannabis) parmi les consommateurs dans les 12 derniers mois (%), enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023)
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Résultats

Les données de l’enquête CSF-2023 montrent que 2,4% des femmes et 4,6% des hommes âgés de 18 à 89 ans déclarent avoir consommé de l’alcool, du cannabis ou d’autres produits psychoactifs dans les 12 derniers mois en contexte sexuel (tableau 1). Ces proportions s’élèvent à 5% et 9,1% respectivement chez les plus jeunes (18-29 ans). Chez ces derniers, la consommation se concentre principalement sur l’alcool ou le cannabis plutôt que sur les autres produits. C’est plutôt l’inverse chez les plus âgés. La consommation reste élevée chez les hommes jusqu’à 40 ans. Les FSF déclarent plus que les autres femmes consommer en contexte sexuel : 9,6% contre 1,6%. Les écarts sont encore plus marqués pour les hommes. Ce sont les HSH qui déclarent le plus de consommations : 14,2% contre 3,8% des HSF.

Si l’on considère de manière plus restrictive la population potentiellement concernée en mesurant la consommation dans les 12 derniers mois parmi les personnes ayant déclaré avoir déjà consommé un produit psychoactif (autre que l’alcool ou le cannabis) au cours de leur vie (tableau 2), ce sont alors 30,1% des femmes et 35% des hommes qui déclarent avoir consommé un produit dans un contexte sexuel dans les 12 mois, et respectivement 12,2% et 16% si l’on exclut l’alcool et le cannabis.

Cette proportion atteint son maximum chez les 18-29 ans, en particulier chez les femmes : elles sont 43,2%, contre 38,5% des hommes, à être concernées. Les substances principalement évoquées sont l’alcool et le cannabis (respectivement 30,1% pour les femmes et 22,8% pour les hommes). Ce rapport s’atténue ou s’inverse avec l’âge, notamment chez les femmes : entre 60 et 89 ans, 31,1% d’entre elles déclarent avoir consommé d’autres substances dans un contexte sexuel dans les 12 mois, contre 12,3% pour l’alcool ou le cannabis. Les hommes ayant eu des partenaires de même sexe sont les plus concernés, en particulier par la consommation de produits autres que l’alcool et le cannabis : 47,1% d’entre eux ont consommé un produit en contexte sexuel dans les 12 mois (dont 27,3% ont consommé un produit autre que l’alcool ou le cannabis). Les différences entre les groupes d’âge ne sont pas significatives.

Si l’on s’intéresse alors aux types de produits consommés (encadré 2) au cours des 12 derniers mois, c’est la cocaïne qui arrive en tête (tableau 3). Parmi les femmes ayant déclaré avoir consommé un produit en contexte sexuel dans les 12 mois, 30,7% ont pris de la cocaïne, quelles que soient leurs expériences sexuelles. Parmi elles, 23% ont consommé du poppers et 17% ont consommé de l’ecstasy ou de la MDMA (3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine). On retrouve les mêmes proportions chez les hommes n’ayant pas eu de partenaires de même sexe. Le type de produit n’est pas le même pour les hommes ayant déjà eu un partenaire de même sexe : le poppers arrive en tête (50%) suivi de la cocaïne (27,2%), puis de l’ecstasy ou de la MDMA (26,4%) et des amphétamines (24,7%).

Enfin, les analyses multivariées (tableau 4) montrent un lien très significatif avec la consommation de produits pour les hommes (OR=2,5) d’une part et avec le fait d’avoir déjà eu un partenaire de même sexe d’autre part (OR=4,21). En ce qui concerne les liens entre consommation de produits dans les 12 derniers mois et état de santé, les analyses ne montrent pas d’effet sur la santé perçue déclarée. En revanche, les scores de symptômes dépressifs sont significativement plus mauvais que parmi les non-consommateurs : les troubles dépressifs modérés (OR=2,86) et sévères (OR=4,72) sont plus fréquents.

Tableau 4 : Modèle de régression logistique binaire : avoir consommé un produit (autre qu’alcool ou cannabis) dans les 12 mois en contexte sexuel, enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF-2023)
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Discussion

Les résultats permettent d’éclairer l’ampleur des pratiques de consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel en population générale, en les analysant en fonction de l’âge, du sexe et des expériences de sexualité avec des partenaires de même sexe et des types de produits psychoactifs consommés en 2022-2023, date de la collecte des données de l’enquête CSF-2023.

En population générale, les produits les plus consommés en contexte sexuel sont l’alcool et le cannabis, ce qui n’est pas surprenant au regard de la disponibilité, de l’accessibilité et de l’acceptabilité sociale de ces produits. Ce résultat est cohérent avec d’autres enquêtes qui portent plus largement sur l’usage de produits psychoactifs en France. Selon l’OFDT, en 2023, l’alcool, le tabac et le cannabis sont les trois produits les plus consommés parmi la population des 11 à 75 ans 23 : 82,5% des adultes ont déjà consommé au moins une fois de l’alcool dans l’année, et 50,4% des 18 à 64 ans ont déjà expérimenté l’usage de cannabis 24.

L’usage de produits psychoactifs autres que l’alcool et le cannabis est plus fréquent chez les personnes ayant des rapports sexuels avec des partenaires de même sexe, en particulier chez les HSH. Ces produits peuvent occuper une place spécifique dans la sexualité de certains d’entre eux, ce qui concorde avec les résultats d’études précédentes 10,25,26,27. Les analyses multivariées confirment que les risques sont effectivement présents en matière de santé mentale : les consommateurs dans les 12 derniers mois déclarent significativement plus de symptômes de dépression, ce qui va dans le même sens que les études cliniques menées auprès des personnes concernées 13,15,17. Cela ne nous permet cependant pas de déterminer si c’est l’usage de substances psychoactives en contexte sexuel qui a conduit à une dégradation de l’état de santé mentale des individus ou si les troubles de santé mentale préexistaient à ce type de consommation.

Les chiffres dont nous disposons sur les HSH sont légèrement plus bas que ceux d’autres enquêtes réalisées sur des échantillons de convenance. L’Enquête rapport au sexe (Eras) 2023, conduite par Santé publique France, montre par exemple que 13% des HSH sexuellement actifs ont pratiqué le chemsex au cours des six derniers mois 10. Dans l’enquête CSF-2023, 8,2% des HSH mentionnent avoir eu une activité sexuelle sous l’emprise d’un autre produit que l’alcool ou le cannabis au cours des 12 derniers mois. Ici, la principale piste pour expliquer ces variations tient aux modalités de diffusion de ces deux enquêtes. L’enquête Eras a pour objectif de « capter » spécifiquement la population des HSH. Les appels à participation ont donc été relayés dans des espaces qui leur sont consacrés ou qu’ils sont plus susceptibles de fréquenter (applications de rencontres pour hommes gays, sites d’information affinitaires gays, réseaux sociaux). Cette enquête rend donc compte des chiffres dans la population des HSH plutôt inscrits dans des réseaux de sociabilité communautaire. L’enquête CSF-2023 poursuit un objectif de représentativité de la population générale : elle repose sur une méthodologie de recrutement aléatoire et s’appuie donc sur un échantillon plus hétérogène, y compris sans doute pour le sous-groupe des HSH. L’étude Apaches (2019), réalisée par l’OFDT, montre également que la proportion d’hommes qui pratiquent le chemsex parmi les HSH sexuellement actifs peut varier (3 à 14%) en raison des modalités de diffusion des enquêtes et de la nature de l’indicateur retenu 11.

Les pratiques de consommation sexualisée apparaissent comme relativement marginales en population générale ; elles sont plus communes parmi les individus ayant déjà expérimenté un autre produit que l’alcool ou le cannabis au moins une fois au cours de leur vie. Des études qualitatives supplémentaires seraient à conduire pour déterminer si la consommation sexualisée s’inscrit dans le prolongement des habitudes de consommation plus générales des individus ou si, au contraire, c’est par le biais de l’usage de produits en contexte sexuel qu’ils en sont venus à consommer des produits dans d’autres contextes. De la même manière, au-delà de cette association entre utilisation de produits et activité sexuelle, il faudrait interroger plus finement la notion d’intentionnalité et saisir dans quelle mesure ces produits ont été consommés ou non dans l’intention planifiée d’avoir des rapports sexuels.

La consommation de produits psychoactifs illicites (autres que le cannabis) en contexte sexuel est plus présente chez les plus âgés. La consommation d’alcool ou de cannabis concerne davantage les plus jeunes. Les données de l’enquête CSF-2023 ne permettent pas de dire s’il s’agit d’un effet d’âge ou de génération.

Enfin, si de manière globale la proportion de femmes qui consomment en contexte sexuel est moins importante que celle des hommes, deux résultats doivent être pris en considération. D’une part, les FSF semblent user davantage de produits psychoactifs en contexte sexuel que les FSH. D’autre part, parmi les personnes déclarant avoir déjà consommé un produit psychoactif au cours de leur vie (autre que l’alcool et le cannabis), les jeunes femmes (18-29 ans) déclarent davantage que les jeunes hommes avoir eu recours à du cannabis ou de l’alcool en contexte sexuel. Ces résultats sont à mettre en regard de ceux du Baromètre santé 2024 : ces derniers montrent que la proportion de jeunes femmes de 18 à 29 ans ayant une consommation d’alcool dépassant les repères de consommation à moindre risque (1) est moins élevée que celle des hommes (respectivement 17,1% contre 25,1%) 28. Cela invite ainsi à documenter davantage les spécificités des consommations féminines en contexte sexuel et à développer des initiatives et des politiques de réduction des risques adaptées pour les femmes, notamment les FSF.

Plusieurs limites dans cet article sont à souligner, en particulier la non-inclusion de certains produits dans la liste proposée comme le GHB/GBL, la non-prise en compte des modes de consommation (injection, voies rectale, nasale ou buccale), ou encore la fréquence de ces pratiques. Les indicateurs exposés sont à prendre comme une première proposition pour mesurer les pratiques de consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel en population générale. Ils sont perfectibles et pourraient être affinés pour la conduite de nouvelles enquêtes en prenant en compte les retours des spécialistes de ces questions.

Conclusion

Cet article a permis de décrire l’usage de produits psychoactifs en contexte sexuel, en situant les HSH dans l’ensemble de la population, grâce à un échantillon représentatif de la population générale. Il montre que les consommations de produits en contexte sexuel sont très diversifiées. Les femmes concernées le sont particulièrement par la consommation d’alcool et/ou de cannabis. Les personnes qui consomment des produits psychoactifs ont plus souvent des scores élevés de troubles dépressifs. Les HSH sont les plus nombreux à être concernés par la consommation de produits psychoactifs. Ces résultats renforcent la nécessité de mettre en place des dispositifs de prévention adaptés.

Recommandations de recherche :

Des études supplémentaires doivent être conduites pour continuer à cartographier la diversité des pratiques de consommation sexualisée dans l’ensemble de la population, y compris chez les femmes, connaître les motivations à l’usage et approfondir les liens entre usages de produits psychoactifs et violences sexuelles.

Des études supplémentaires doivent être menées pour analyser la manière dont les inégalités sociales sont inscrites dans ces pratiques et les influencent.

Liens d’intérêt :

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêt au regard du contenu de l’article.

Références

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Serot M, Bellamine R, Andro A. Consommation de produits en contexte sexuel : appréhender la diversité des pratiques à partir de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023. Bull Epidemiol Hebd. 2026;(12-13):265-73. https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2026/12-13/2026_12-13_3.html
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(1) Les recommandations actuelles conseillent de limiter sa consommation d’alcool à un maximum de dix verres standards par semaine, de ne pas dépasser deux verres par jour, et d’inclure des jours sans alcool chaque semaine.