L’usage de tabac chez les jeunes de 17 ans :
résultats de l’enquête Escapad

// Tobacco use among 17 year-olds: Results from the ESCAPAD study

Alex Brissot1 (alex.brissot@ofdt.fr), Olivier Le Nézet1, Stanislas Spilka1,2
1 Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), Paris
2 Université Paris-Saclay, Inserm, Cesp, Villejuif
Soumis le 24.02.2023 // Date of submission: 02.24.2023
Mots-clés : Tabac | Consommation | Adolescents | Prévalences | Escapad
Keywords: Tobacco | Consumption | Teenagers | Prevalence | ESCAPAD

En mars 2022, dans le cadre du neuvième exercice du dispositif Escapad (1), l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, avec l’aide de la Direction du service national et de la jeunesse du ministère des Armées, a interrogé un échantillon aléatoire de 23 701 jeunes âgés de 17 ans participant à la journée défense et citoyenneté (encadré).

Encadré : Repères méthodologiques

L’enquête sur la santé et les consommations lors de la Journée d’appel et de préparation à la défense (Escapad (1)) vise à quantifier la consommation de substances psychoactives en population adolescente et à décrire les caractéristiques liées à ces usages. Réalisée par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, avec le soutien de la Direction du service national et de la jeunesse, elle interroge, par le biais d’un questionnaire papier auto-administré anonyme, tous les jeunes Français âgés de 17 ans convoqués à la Journée défense et citoyenneté (JDC). Régulièrement menée au mois de mars depuis l’année 2000, sa récurrence permet de suivre et d’analyser les évolutions des niveaux d’usage de drogue, tant à l’échelle nationale que régionale. Elle s’inscrit en complémentarité avec l’enquête biennale menée en collèges et lycées (EnClass (2)), en offrant l’avantage singulier d’interroger les jeunes sortis du système scolaire.

Pour la réalisation de ce neuvième exercice, toutes les sessions JDC en France métropolitaine (n=739) ont été mobilisées entre le 21 et 25 mars 2022. L’échantillon final comprend 22 430 questionnaires exploitables sur les 23 701 recueillis. Les filles (n=11 175) et les garçons (n=11 255) étaient âgés de 17,4 ans en moyenne. À l’exception de la Corse, dans laquelle aucune passation n’a eu lieu durant la période d’enquête en 2022, l’ensemble des régions métropolitaines sont représentées. Exceptionnellement, l’enquête n’a pas pu se dérouler dans les territoires d’outre-mer au même moment que l’enquête en métropole, conséquence du retard accumulé à la suite de la pandémie de la Covid-19. Elle s’y déroulera, ainsi qu’en Corse, au printemps 2023.

(1)https://www.ofdt.fr/enquetes-et-dispositifs/escapad
(2)https://www.ofdt.fr/enquetes-et-dispositifs/enquete-enclass

Cette enquête a permis, à ce jour, de suivre l’évolution des comportements de santé et les consommations de substances psychoactives des jeunes Français de 17 ans pendant deux décennies, la première enquête ayant eu lieu en 2000.

Si le dispositif interroge les jeunes sur l’expérimentation et la consommation de cigarette de tabac depuis le premier exercice de l’enquête, il s’est également intéressé, à partir de l’enquête 2014, à l’usage de la chicha.

Résultats

Des usages de tabac en baisse

Pour la première fois depuis la mise en place du dispositif Escapad, les jeunes n’ayant jamais expérimenté le tabac sont majoritaires. En 2022, moins d’un adolescent de 17 ans sur deux a déjà expérimenté le tabac (46,5%), que ce soit sous la forme de cigarettes manufacturées ou de tabac à rouler. Cette proportion, en forte baisse depuis 2017 (-12,5 points), s’inscrit dans une tendance baissière observée depuis 2000 qui n’est pas continue et régulière (tableau). Celle-ci s’est toutefois accélérée depuis 2014 avec une perte de plus de 2 points en moyenne par an.

Tableau : Usages de tabac parmi les adolescents âgés de 17 ans selon le sexe, la situation scolaire, la PCS du ménage et la taille d’agglomération, en 2022
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Cette baisse tendancielle du tabagisme est observée également pour les autres indicateurs d’usage de tabac, atteignant les niveaux les plus bas encore jamais enregistrés. En 2022, un jeune sur quatre (25,1%) a fumé du tabac au cours du mois précédant l’enquête (contre 34,1% en 2017), 15,6% quotidiennement (contre 25,1%) et 3,7% fument 10 cigarettes ou plus par jour (contre 5,2%).

En 2022, un jeune sur trois (33,3%) a déjà expérimenté la chicha au cours de la vie, proportion en baisse également depuis 2014, année où la question a été intégrée au questionnaire. Ils étaient alors 64,7% à déclarer son usage à 17 ans. En prenant en compte l’utilisation d’une chicha dans la consommation de tabac, l’expérimentation d’un produit du tabac s’élève à 52,5%, en 2022, soit 24 points de moins qu’en 2014 (76,4%). La grande majorité des jeunes ayant déjà utilisé la chicha sont par ailleurs expérimentateurs de la cigarette de tabac (82,1% en 2022).

Ce recul du tabagisme s’accompagne, en outre, d’une augmentation des âges moyens d’expérimentation et de passage à l’usage quotidien. Actuellement, l’âge moyen d’expérimentation du tabac est de 14,5 ans (contre 14,4 ans en 2017) et l’âge moyen du passage au tabagisme quotidien se situe à 15,3 ans (contre 15,1 en 2017). L’expérimentation de la chicha intervient plus tardivement, en moyenne à 14,9 ans.

Des niveaux d’expérimentation de tabac similaires entre les filles et les garçons, mais un usage quotidien plus important chez ces derniers

Les évolutions d’usage de tabac chez les jeunes de 17 ans s’observent à la fois chez les garçons et les filles. Toutefois, les niveaux de consommation entre les sexes connaissent de fortes disparités. Si les filles sont aussi nombreuses que les garçons à avoir expérimenté le tabac et à en avoir fumé dans le mois, l’usage quotidien, et plus encore l’usage de 10 cigarettes ou plus par jour, est plus souvent le fait des garçons (respectivement 17,0% contre 14,2% parmi les filles et 5,0% contre 2,3%). Les baisses observées dernièrement se révèlent plus marquées chez ces dernières : concernant la consommation d’au moins 10 cigarettes par jour, par exemple, la baisse relative entre 2017 et 2022 est de 41% chez les filles contre 23% chez les garçons. L’usage de la chicha reste toujours majoritairement masculin.

Les apprentis et les jeunes sortis du système scolaire présentent des niveaux d’usage plus élevés

L’usage de tabac est également fortement lié à la situation scolaire des jeunes de 17 ans. Quel que soit l’indicateur considéré, les adolescents en apprentissage ou sortis du système scolaire (qu’ils soient en emploi, en recherche d’emploi ou inactifs) présentent des niveaux d’usage plus élevés que les adolescents scolarisés en lycée général ou professionnel. Chez ces derniers, des différences apparaissent également selon le cursus suivi. En effet, les adolescents scolarisés en lycée professionnel présentent en moyenne des niveaux plus élevés que leurs homologues des lycées généraux et technologiques.

Ainsi, alors que parmi les jeunes scolarisés dans les filières générales et technologiques, un peu plus de quatre sur dix (42,8%) ont déjà expérimenté le tabac, la proportion s’élève à près d’un sur deux dans les filières professionnelles (49,9%) et à deux sur trois chez les jeunes en apprentissage (67,3%) ou sortis du système scolaire (65,5%). Plus la fréquence d’usage de tabac est importante, plus ces disparités selon les situations scolaires s’accentuent. L’usage quotidien de tabac se répartit selon un gradient allant de 10,1% parmi les élèves scolarisés en lycées généraux et technologiques à 22,1% parmi les élèves des lycées professionnels, 38,6% chez les apprentis et 43,5% chez les jeunes sortis du système scolaire. Si l’usage quotidien de tabac est en baisse dans toutes les catégories entre 2017 et 2022, la baisse est plus marquée parmi les lycéens (-8,6 points, soit une baisse relative de 39%) que chez les apprentis et les jeunes sortis du système scolaire (respectivement -9,0 et -13,5 points, soit 19% et 24% de baisse relative), accroissant d’autant, en 2022, les inégalités selon le parcours scolaire.

On retrouve ces mêmes disparités pour l’expérimentation et l’usage dans le mois de la chicha.

Un usage quotidien de tabac plus important chez les jeunes issus de milieux moins favorisés

Dans le dispositif Escapad, le milieu social d’origine des jeunes de 17 ans peut être appréhendé par la profession des parents. Ces professions déclarées par les adolescents permettent de classer leur foyer selon une nomenclature construite par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) (2). Cette approche combine deux critères d’analyse des différences sociales qui sont habituellement considérés séparément : la configuration du ménage et la situation socioprofessionnelle de ses individus, en général la personne de référence et son conjoint. Cette catégorisation permet de rendre compte des différentes situations socioprofessionnelles au sein des ménages en ne donnant la priorité ni au sexe, ni à l’âge, ni à la position économique d’un seul de leurs membres.

Le milieu social des adolescents apparaît alors comme un facteur fortement discriminant concernant l’usage de tabac. Les prévalences des jeunes vivant dans un foyer de petits indépendants sont les plus élevés, quels que soient les indicateurs tabagiques observés (50,9% d’expérimentateurs et 18,5% d’usagers quotidiens de cigarettes). Les jeunes de 17 ans vivant dans des ménages à dominante cadre ou intermédiaire sont plus souvent expérimentateurs de tabac (49,4%) par rapport à l’ensemble des autres jeunes (et usagers dans le mois pour les jeunes vivant dans des ménages à dominante cadre), mais présentent des prévalences moins élevées pour l’usage quotidien et l’usage de 10 cigarettes ou plus par jour. À l’inverse, les jeunes dont les deux parents sont inactifs ou issus d’un foyer où un seul des parents occupe un emploi d’employé ou d’ouvrier sont, malgré une moindre expérimentation (38,3%), plus nombreux en proportion à fumer dix cigarettes ou plus par jour. Enfin, les adolescents vivant dans un foyer à dominante ouvrier présentent des prévalences plus élevées pour l’usage quotidien et l’usage de 10 cigarettes ou plus par jour.

L’usage de chicha se révèle tout aussi lié au milieu social des adolescents. Les jeunes vivant dans des foyers à dominante cadre ou intermédiaire sont moins nombreux à déclarer un usage récent de chicha, contrairement à ceux issus de foyers à dominante inactif, monoactif, ouvrier ou petit indépendant.

Les jeunes vivant dans les grandes agglomérations présentent des niveaux d’usage moins élevés

Une dernière caractéristique sociodémographique mise en évidence dans l’enquête Escapad est la taille de l’agglomération où vivent les jeunes interrogés. Ces agglomérations sont catégorisées en quatre classes :

les agglomérations de moins de 2 000 habitants (zones rurales) ;

les agglomérations de 2 000 à 20 000 habitants ;

les agglomérations de 20 000 à 200 000 habitants ;

et enfin celles de 200 000 habitants ou plus.

Les jeunes vivant dans les très grandes agglomérations sont moins souvent consommateurs de tabac, quel que soit l’indicateur considéré (42,2% pour l’expérimentation et 12,7% pour l’usage quotidien). À l’inverse, les adolescents vivant en zone rurale ou dans des agglomérations de moins de 20 000 habitants présentent des prévalences d’usage plus élevées (52,2% pour l’expérimentation). Enfin, les jeunes vivant dans les agglomérations de 20 000 à 200 000 habitants sont plus nombreux à avoir consommé au cours du dernier mois et à fumer quotidiennement du tabac. L’expérimentation de la chicha est moins importante chez les jeunes vivant en zone rurale et plus élevée chez les jeunes vivant dans les agglomérations de 20 000 à 200 000 habitants.

Discussion

Le recul de l’usage de tabac parmi les jeunes de 17 ans, amorcée depuis 2014, se confirme en 2022 et s’inscrit dans un repli des usages des substances psychoactives, qu’elles soient licites ou illicites 1. Différents facteurs peuvent expliquer, en partie, cette diminution de l’usage du tabac :

Les campagnes et les actions de santé publique menées depuis 20 ans pour réduire et dénormaliser l’usage de tabac chez les adolescents ;

l’évolution des perceptions et représentations du tabagisme chez les adultes qui ont transformé les comportements parentaux vis-à-vis des substances psychoactives et des cigarettes en particulier ;

la crise sanitaire de la Covid-19 et les confinements de la population en 2020 et 2021 qui ont modifié les sociabilités adolescentes en réduisant les occasions de rencontres et de moments festifs entre pairs : autant d’opportunités perdues d’initiation et de consommation 2,3.

Parallèlement à cette baisse des comportements tabagiques, on observe actuellement le développement parmi les jeunes générations d’une consommation de produits nicotiniques (sans tabac) comme la
e-cigarette ou les puffs, dont les modes d’usage s’apparentent à ceux de la cigarette. En 2022, pour la première fois, l’expérimentation de la cigarette électronique est supérieure à celle du tabac parmi les jeunes de 17 ans 1. Utilisés en dehors de toutes perspectives de réduction du tabagisme, ces nouveaux usages pourraient comporter le risque de banaliser à nouveau l’usage de tabac chez les plus jeunes. De nombreuses études se sont intéressées au lien entre e-cigarette et tabac et l’effet passerelle vers le tabagisme que la cigarette électronique pourrait constituer 4,5. Dans le cas français, l’analyse des données Escapad 2017 n’a pas mis en évidence un tel lien entre expérimentation de la cigarette électronique et celle du tabac chez les adolescents, mais l’évolution des comportements observée en 2022 et le rôle prépondérant de la précocité de l’âge d’expérimentation pourraient remettre en cause les résultats de cette première étude 6,7.

Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins que les niveaux tabagiques mesurés aujourd’hui dans les dernières enquêtes auprès des adolescents crédibilisent les perspectives d’une génération sans tabac d’ici 2032 fixées par le Programme national de lutte contre le tabac 2018-2022.

Liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêt au regard du contenu de l’article.

Références

1 Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Les drogues à 17 ans. Analyse de l’enquête ESCAPAD 2022. Tendances. 2023;(155):1-8. https://www.ofdt.fr/publications/collections/tendances/les-drogues-17-ans-analyse-de-lenquete-escapad-2022-tendances-155-mars-2022/
2 Caldwell LL, Darling N. Leisure context, parental control, and resistance to peer pressure as predictors of adolescent partying and substance use: An ecological perspective. J Leis Res. 2009;31(1):57-77.
3 Obradovic I. Attitudes, représentations, aspirations et motivations lors de l’initiation aux substances psychoactives. Enquête ARAMIS. Paris: OFDT; 2019. 55 p. https://www.ofdt.fr/publications/collections/etudes-et-recherches/2019/attitudes-representations-aspirations-et-motivations-lors-de-linitiation-aux-substances-psychoactives-enquete-aramis/
4 Jenssen BP, Wilson KM. What is new in electronic-cigarettes research? Curr Opin Pediatr. 2019;31(2):262-6.
5 Martinelli T, Candel MJ, de Vries H, Talhout R, Knapen V, van Schayck CP, et al. Exploring the gateway hypothesis of e-cigarettes and tobacco: A prospective replication study among adolescents in the Netherlands and Flanders. Tob Control. 2023;32(2):170-8.
6 Chyderiotis S, Benmarhnia T, Beck F, Spilka S, Legleye S. Does e-cigarette experimentation increase the transition to daily smoking among young ever-smokers in France? Drug Alcohol Depend. 2020;208:107853.
7 Legleye S, Aubin HJ, Falissard B, Beck F, Spilka S. Experimenting first with e-cigarettes versus first with cigarettes and transition to daily cigarette use among adolescents: The crucial effect of age at first experiment. Addiction. 2021;116(6):1521-31.

Citer cet article

Brissot A, Le Nézet O, Spilka S. Focus. L’usage de tabac chez les jeunes de 17 ans : résultats de l’enquête Escapad. Bull Épidémiol Hebd. 2023;(9-10):166-9. http://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2023/9-10/2023_9-10_3.html

(1) Enquête sur la santé et les comportements lors de l’appel de préparation à la défense.
(2) L’Insee construit des catégories « moyennes », par exemple si au sein d’un ménage, un parent est cadre et l’autre employé, le ménage est alors considéré comme un ménage à dominante intermédiaire.